Scènes

Jazzdor, trentièmes rugissements

30e édition du festival de Strasbourg - du 6 au 10 novembre 2015.


Jazzdor, c’est une girouette qui indique plus qu’elle ne subit les souffles. Vents du nord mais aussi vents solaires en cette édition particulière. Jazzdor, c’est une saison de concerts, une Smac et un label, Jazzdor Series, qui offrent d’importants témoignages. Mais surtout, Jazzdor, c’est un festival strasbourgeois qui, en novembre 2015, a dignement fêté ses 30 ans.

Alors qu’à l’est se prépare avec entrain les dix ans de son petit frère berlinois, que l’ouest fourmille d’idées et d’initiatives pour répondre aux besoins des musiciens toujours plus nombreux et créatifs, nos regards se posent sur Strasbourg, qui joue chaque année, avec ce qu’il faut de second degré, le rôle d’épicentre du jazz européen. Jazzdor est un poumon. Il permet l’élan et l’initiative. Comme un symbole doré de la vitalité de musiques qui se réinventent. Doré ne veut pas dire clinquant et la cage thoracique vosgienne dans laquelle nous avons eu la chance d’humer le nectar des jazz actuels tient à son simple rituel de « passage ». Par exemple, entre Strasbourg et le Kulturbüro d’Offenburg, proche ville allemande, qui programment ensemble des concerts dans les deux villes.

Jazzdor est un poumon. Il permet l’élan et l’initiative.

Pour cet anniversaire, Philippe Ochem et son équipe soufflent trente bougies avec satisfaction mais sans flonflon, ni célébrations ostentatoires. Ils tendent l’oreille vers ce qui se passe en France, en Allemagne (les jeunes stars Emile Parisien ou Michael Wollny partageront le plateau du dimanche), mais aussi en Suisse (Plaistow). Ils rendent hommage à l’histoire aussi. Avec un coup d’œil en Italie (Il Pergolese) et bien entendu aux Etats-Unis (Jason Moran et sa relecture de Fats Waller). Ces échanges musicaux encourageants, entre économies culturelles proches mais aux fonctionnements différents, prennent vie et sont débattus avec vigueur au cours de ce festival incontournable. Il y a bien de quoi être fier. La meilleure récompense se trouve dans ce public fidèle et opiniâtre, qui assiste depuis trois décennies à des concerts qui font l’histoire et font rêver : des rencontres musicales dont on aime dire « j’y étais » ; des projets nés à Strasbourg qui s’envolent désormais (Donkey Monkey, Eve Risser White Orchestra - deux projets de la pianiste strasbourgeoise - Auditive Connection, lauréat Jazz Migration 2015) ; tous sont porteurs d’espoirs.

Il en faut. Toujours. Malheureusement, cet anniversaire savamment préparé aura été heurté par les attentats qui ont endeuillé Paris et tout le pays le 13 novembre. Le festival continuera et gardera son cap. Malgré la rage, l’incompréhension, les larmes, il ne pouvait en être autrement de la part d’une association qui défend les musiques VIVANTES et engagées. Les artistes, les professionnels aux cœurs assombris ont continué de battre la mesure, pour que nos mémoires ne retiennent que le beau. C’est ce que nous avons ramené de notre escale du 6 au 11 novembre.


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Jason Moran en Fats Waller © Michel Laborde

Ce cœur européen donne le pouls que l’on tâte pour connaître la vitalité du jazz d’aujourd’hui. il est un pivot entre passé auréolé de légendes et avenir qui se doit de briller, ne serait-ce que pour éclairer un chemin qui s’embrume parfois. C’est le rôle qu’endosse le vigoureux pianiste américain Jason Moran avec sa Fats Waller Dance Party, en ouverture de ce 30e anniversaire. Le projet All Rise : A Joyful Elegy For Fats Waller, est sorti chez Blue Note l’année dernière. Cette collaboration entre le pianiste et la chanteuse et productrice Meshell Ndegeocello annonce clairement l’intention : transposer la musique de Fats Waller dans le décor d’une dance party funk-soul d’aujourd’hui. L’entreprise, colorée et tonitruante - dès l’introduction quelque peu déstabilisante de Daru Jones à la batterie - n’était pas gagnée d’avance, mais le gang américain aura réussi son pari : faire monter le public du festival sur scène pour une grande célébration ! La chanteuse Lisa E. Harris se meut telle une prêcheuse gospel ; les invitations de Moran surmotivé, passant du piano à l’orgue affublé d’une tête de Fats Waller, relayées par Donvonte McCoy, trompettiste dont on apprend qu’il a aussi bien joué avec Lionel Hampton que Stevie Wonder et Aretha Franklin, et enfin les standards rejoués à la sauce électro funk auront eu raison des spectateurs de la Cité de la Musique. Moran l’avouait au micro d’Alex Dutilh quelques heures avant le concert : « La musique de Fats Waller a été capable d’apporter la joie à l’entre-deux guerres, une époque de misère et de douleur ; je veux prouver que c’est toujours possible ». Il ne croyait pas si bien dire…


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Daunik Lazro © Michel Laborde

Ce weekend, il fait chaud. L’atmosphère est estivale aux terrasses des cafés. Est-ce la lumière de cet été indien qui a poussé Daunik Lazro à prouver que cette saison n’existe pas que dans le nord de l’Amérique ? L’instant, très sérieusement, avait quelque chose de magique. Tout d’abord, la diversité du public de cette après-midi fait plaisir. A la Médiathèque Olympe de Gouges, sont venus des novices, des enfants, des curieux, pas uniquement des connaisseurs éclairés, ceux qui savent qu’un solo de Lazro est une proposition artistique qui peut transcender. Et puis, sans doute conscient du moment, le baryton a offert une prestation généreuse, teintée de nostalgie et d’enseignements. Il débute avec un hommage à Harry Carney « qui a compté », salue la « Sophisticated Lady » du Duke, les yeux fermés, puis réinvente un blues venu des tréfonds, de notre préhistoire, un « blues de Lascaux » comme il annonce avec humour. Dans la salle, le silence le plus respectueux s’est installé. A ma droite, une femme ronde, solaire, venue emprunter des livres, les serre sur ses genoux et sourit ; cette nourriture visiblement la rassasie. On ne sait si elle a déjà vu un concert de Joe McPhee ou d’Evan Parker, deux autres soufflants hypnotisants, les « copains » à qui Daunik Lazro dédie un morceau, mais on sait qu’elle a plongé de tout son être dans ce moment-là. Le jeu du baryton a pu se faire plus technique. Il a repris un morceau d’Ellington écrit pour saxophone alto et prouvé que les beaux aigus ne sont pas l’apanage des altistes. Aucun sommet n’est inaccessible pour ce funambule qui évolue sans filet, les pieds nus, et nous guide avec pour seule boussole ce vieil instrument écologique : « Il marche avec de l’air, mais rejette beaucoup d’eau ! ». C’est l’effort physique, l’engagement total de l’homme dans sa musique, qui transpire. Un dernier rappel (« Lonnie’s Lament » de Coltrane) nous laissera reprendre le cours de la vie sur une sensation d’équinoxe, parfaitement équilibrée.


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Pascal Contet © Michel Laborde

Quand le jour décline, nous nous dirigeons vers une autre performance habitée, celle de Pascal Contet, qui nous attend au CEAAC [1]. Un haut lieu du festival. Une salle en longueur avec étage, coursive soutenue par des colonnes en bois peint, colimaçons art nouveau et haut plafond. S’ils permettent aux imaginaires et aux sons de voyager, ces espaces donnent au lieu une acoustique délicate à apprivoiser. C’est là que la nature de l’accordéon, orchestre nomade, prend tout son sens. Elle donne à Contet l’occasion de se déplacer dans l’espace pour se l’approprier. Les sons, comme le pas du musicien qui arpente la pièce, tournent lentement autour de nous et à travers nous. Instinctivement, on colle sa respiration sur le soufflet quand il se remplit d’air et se vide sur « Over The Mountains », confession poignante. Le plancher craque, les esprits se retrouvent. Ça y est ; on a senti le courant d’air traverser la pièce, celui que le musicien convoque dans son dernier disque Utopian Wind. Puisqu’il y est question pudiquement et poétiquement de « refaire une place à l’utopie », c’est l’espoir qui point. Pour finir, Contet est rejoint par quatre élèves du conservatoire, rencontrés le matin même. Un moment de recueillement fait d’émotion vaporeuse.


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Louis Sclavis Jazzdor quintet © Michel Laborde

La seconde soirée du festival marque ce 30e anniversaire avec une création spécialement formée pour l’occasion, le Louis Sclavis Jazzdor Quintet. Sclavis, qui se définit comme un sourcier, a constitué une très belle équipe de choc, pas forcément attendue pour piocher, creuser, « chercher la musique là où elle est », comme il le confie à l’équipe de Jazzdor. On y trouve son partenaire pianiste Benjamin Moussay, qui a participé à l’élaboration de ce répertoire inédit, notamment avec ce « Shadows And Lights » qui donne au clarinettiste l’occasion de placer l’un des plus beaux soli du concert. Curieusement, c’est par altruisme ou excès de politesse que pèche le quintet. Les polyrythmies de Christophe Lavergne (dm) ponctuent moins qu’elles ne distribuent ; Sarah Murcia (b) auréole sa prestation de douces suggestions, cherche la brèche où se glisser ; le jeu collectif s’ébroue, troublé de sortir de l’œuf en public. Dominique Pifarély (vln) en ligne de front, reste impassible, comme étranger. Nouvelles mais déjà structurées, fuyant les cadres, les compositions téméraires donnent à voir leurs fondations encore fraîches au public de la Cité de la Musique mais aussi aux élèves du Collège Galilée de Lingolsheim. Le clarinettiste n’a en effet pas hésité une seconde à accepter la proposition de Philippe Ochem d’offrir aussi un temps de rencontre scolaire autour de cette création. Les enfants auront ainsi l’honneur de baptiser l’un des morceaux qu’ils ont quasiment vu naître ce samedi.


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Jim Black © Michel Laborde

La fusion portugaise, allemande et américaine, Carlo Bica & Azul, elle, a déjà vingt ans. Il n’en paraît rien tant leur langage musical évolue avec le temps sans y coller tout à fait. Le titre « Believer », éponyme de l’un des albums phares du trio, en est un bel exemple. Sans prendre une ride, ses lignes semblent s’être creusées, enrichies par l’expérience de dix années. Déroulant constamment le champ lexical de l’évasion, le rythme de chaque morceau grandit, le son amplifié décolle vers des contrées où l’apaisement mais aussi l’invention règnent. Malgré des introductions presque timides, le leader Carlos Bica offre une idéale rampe de lancement aux nappes mélodiques pop mais syncopées, planantes mais nerveuses, du guitariste Frank Möbus. Le plus, c’est l’énergie folle, quasi surréaliste, d’un Jim Black en très grande forme. Surréaliste quand on apprend que sa journée a commencé à 5 heures dans un autre pays, qu’il a donné une master-class au conservatoire dans la matinée, et qu’il est quasiment minuit lorsqu’il sort de scène. En contrepoint avec le jeu lyrique et posé du contrebassiste, Black le batteur fait exploser les compositions avec une frénésie jubilatoire pour les amener dans une nouvelle dimension, hors compétition. Cette complémentarité en dit long sur leur degré de connivence. Le dernier morceau humoristique voit les trois histrions échanger leurs instruments, le temps pour Möbus de nous conter l’histoire d’un veilleur de nuit qui a repris goût au travail grâce à leur musique. Vraiment azimutée.


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Michael Wollny © Michel Laborde

Le lendemain, l’auditorium de la Cité de la Musique et de la Danse se fait chapelle du jazz nouveau en ce dimanche où le public afflue en masse malgré un 25°C affiché dans les rues. À l’abri de cette chaleur étrange, dans cet écrin de 500 places, on retrouve Michael Wollny, pianiste allemand chouchou de l’écurie ACT, qui a laissé le public en émoi lors de son dernier passage au festival. Renouveler l’exploit est difficile, car il est d’autant plus attendu aujourd’hui. Signe de sa capacité à relever le défi, on attendait un prodige discret et réservé, on a eu un total contrepied. Le pianiste dispense une heure d’énergie pure, jamais excessive, et livre un concert fougueux, en trois actes. D’abord un sémillant solo, qui se termine comme suspendu dans un ciel de nuit (le titre « Nachtfahrten »). Puis, le batteur Eric Schaefer arrive pour une seconde partie en duo. Suit enfin le contrebassiste Christian Weber remplaçant, mais présenté comme un « membre de la famille ». Les références citées ou lues entre les lignes mélodiques et harmoniques incluent Gustav Mahler et Angelo Badalamenti (compositeur de David Lynch). Wollny est en outre porté par le fait de jouer avant Joachim Kühn « un de (ses) maîtres » - qui se produira avec Emile Parisien le Djokovic du saxophone, en seconde partie. Dans cette musique romantique et pop, dynamique et exigeante, apparaît l’esthétique du regretté Esbjörn Svensson, dans laquelle s’inscrit le pianiste allemand, tant sa musique se veut abordable pour un large public. Celui de Strasbourg, unanime, est debout en fin de concert.


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Johann Bourquenez, Plaistow © Michel Laborde

Lundi, retour au CEEAC avec une soirée dédiée aux astres. Hasards de la programmation, ou pas, l’album de Plaistow, Titan, et celui du quintet de la pianiste Kris Davis, Capricorn Climber (paru il y a deux ans) s’adressent tous deux aux étoiles qui nous influencent. Plaistow est un trio suisse dont la musique parle aux amateurs de minimalisme éthéré. Leurs compositions oscillent entre radicalité douce et post-jazz « planant » (terme non galvaudé puisque les 14 titres de l’album portent le nom des différents satellites de la planète Saturne). Le premier joué ce soir dure quasiment une demi-heure. Un autre, plus court, est dédié à l’anneau « Pan », dit le berger. Quasiment personnifié par le pianiste Johann Bourquenez, ce dernier se lance dans une introduction délicate. Motifs et arpèges seront répétés jusqu’à une transe recherchée. Le jeu sec, répétitif et donc physique du batteur nous embarque dans la même quête transcendantale que rejoint l’épure de Vincent Ruiz, dont chaque « pizz » à la contrebasse est exécuté avec un tel engagement qu’il sidère un peu. Ce sont bien les petits cousins de The Necks qui se produisent devant nous et l’on aimerait, pour s’en convaincre davantage, être plongé dans une salle obscure. Avec ce potentiel cinématographique, on espère vite revoir Plaistow, un trio au format classique et à l’allure résolument moderne voire futuriste.


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Ingrid Laubrock, Eivind Opsvik, Mat Maneri © Michel Laborde

Kris Davis évolue, elle, dans un registre plus contemporain aux confins du jazz et de l’avant-garde avec pour référence, Cecil Taylor ou Ligeti, dont elle pourrait être la descendante canadienne. Qu’elle joue entourée de ce que la scène new-yorkaise compte de plus inventif ou qu’elle s’adonne à des soli remarquables de précision, ce que cette pianiste aime le plus, contrairement à Plaistow, c’est la rupture. Ne pas laisser s’installer une écoute trop confortable, retenir constamment la cavalcade rythmique, hachurer le phrasé, stopper net l’installation d’un contrepoint évident, pour laisser parler l’improvisation, l’invention en confiance, à chaque instant. Pour ce faire, elle peut compter sur sa complice, la saxophoniste Ingrid Laubrock, et l’iconoclaste Mat Maneri à l’alto, dont les dialogues ou les monologues ouvrent sans cesse de nouveaux champs sonores. Tom Rainey à la batterie est comme toujours d’une impressionnante sensibilité. Il arrive à lui seul à maintenir un flux continu de vie et de rebondissements dans ces mélodies « grimpantes » qu’il fait siennes. On en oublierait presque qu’elles ont été écrites par la maîtresse femme Davis. Une leçon de savoir jouer.

La soirée du 10 novembre propose d’abord deux duos aussi différents qu’irrésistibles tant ils prouvent que la complicité entre deux paires d’oreilles et deux sensibilités est infinie. Oui, ces duos se connaissent par cœur et, pourtant, se montrent encore capables de tout. Donkey Monkey est sans doute le lauréat Jazz Migration le plus vu sur les scènes hexagonales cette année. Yuko Oshima à la batterie et Eve Risser au piano se comprennent en un sourire. Aussi, ce soir se fait-il plus franc et familier car les demoiselles jouent à domicile. Elles nous gratifient pour l’occasion d’un superbe inédit intitulé « Mangekyō » (« kaléïdoscope », en japonais), que Yuko traduit délicatement par : « miroir aux 10 000 fleurs ». Un délice bien campé sur une longue mise en place spatiale et onirique. Le second duo, plus impressionnant encore, est celui de la suissesse Sylvie Courvoisier et de l’américain Mark Feldman, tous deux collaborateurs de John Zorn, dont ils rejouent trois morceaux du Book of Angels. Ils forment un Janus joueur d’une musique qui ne peut naître que d’eux et qu’ils transmettent avec ferveur, sur la même longueur d’ondes, bien que regardant dans des directions opposées. Impossible de les séparer.


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Anja Lechner et François Couturier © Michel Laborde

Le festival se termine pour nous sur une sensation de raffinement. D’obédience, même. En tout cas, sur l’écoute religieuse ad-hoc qu’exigeait le projet Il Pergolese - hommage de quatre voix à l’œuvre de Giovanni Battista Pergolesi. C’est à une rencontre à la fois magistrale et modeste que nous convie la musique classique, improvisée et électronique du quatuor composé de François Couturier aux arrangements et piano, du percussionniste Michele Rabbia, de la violoncelliste classique Anja Lechner et de la vocaliste Maria Pia de Vito. Cette dernière a, ce soir, transposé et transfiguré de manière personnelle les textes du poignant Stabat Mater ainsi que les plus belles arias du compositeur napolitain pour les rendre vivants, palpables. Le quatuor joue avec la corde sensible que touche un répertoire connu de tous (ou supposé l’être), le sort du registre dramatique, sans abuser des ressorts lyriques mais pour y apporter, au contraire, une légèreté nouvelle. Un rendez-vous qui méritait l’acoustique du Pôle Sud, salle depuis toujours associée aux heures glorieuses de Jazzdor, auxquelles cette 30e édition du festival semble, de toute évidence, ne pas avoir dérogé.

par Anne Yven // Publié le 6 décembre 2015

[1Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines