Scènes

Jazz Nomades 2013 (3) Archipels

Les archipels caribéens, sans doute le meilleur point de vue pour embrasser l’Atlantique noir, peu ou prou le thème qui traverse cette troisième soirée, où il se confirme que 2013 aura été une excellente cuvée.


Sollicité par Blaise Merlin, programmateur du festival, l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau conte les horreurs de la traite négrière et les vertus de la créolité qui en découle, l’enthousiasme et l’épouvante se mêlant dans un même timbre à l’infinie délicatesse.

Qu’est ce que la créolité ?
Selon l’auteur, c’est la « conjonction massive des possibilités humaines ». Ce serait aussi l’avenir et même le « déjà là » d’un monde où les mouvements de populations et de cultures se précipitent les uns sur les autres à des vitesses et des fréquences inédites.

L’Atlantique noir, selon la très juste expression du sociologue Paul Gilroy, fut le chemin douloureux d’une Afrique mise à nu, dépossédée de tout et projetée en Amérique. Chemin à l’origine de cultures précieuses, essentielles. Chemin d’eau qui est aussi le plus grand cimetière du monde, lourd de millions de cadavres d’esclaves morts durant la traversée.

En manière de transition vers les spectacles qui suivront, deux rappels historiques. Un sur la danse et la musique comme seules possibilités de résistance pour le migrant nu. L’autre sur l’ambiguïté de l’instrument tambour, clef de voûte des traditions afro-américaines, à la fois relais sacré de la voix des dieux et écho des injonctions plus que brutales au travail forcé.


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F. Bruyas & E. Dabrowski © F. Journo

Elise Dabrowski et Frédérique Bruyas, présentes l’une la veille, l’autre l’avant-veille, reviennent pour « Le Dire des Femmes », lecture de trois écrivaines africaines, trois générations d’expression française. Les lignes de basse aux répétitions de cérémonies païennes, mélopées susurrées, éclats de voix haut portés ou accords de marche funèbre menée d’un bon pas, habillent le lyrisme organique et sensuel de la poétesse surréaliste franco-anglo-égyptienne Joyce Mansour, les interrogations cinglantes et drôles sur le rôle de l’Occident en Afrique de la romancière sénégalaise Ken Bugul, et la colère populaire faite épopée classique de l’Algérienne Assia Djebar.

Seule en scène, ramassée sur elle-même, presqu’en boule mais qui se hérisserait de piques, la rappeuse Casey – qu’on a aussi pu entendre du côté de la guitare de Teyssot-Gay chez Zone libre – affronte l’audience du soir armée de ses seuls textes et déclamations. L’arsenal pourrait paraître chiche, mais pas d’inquiétude : il a assez de puissance d’impact pour, autour d’elle, tenir chacun en respect.

L’histoire de l’esclavage, on y revient toujours. Mise en lumière crue par ce qu’elle appelle son « regard glacé », la violence nue du racisme et des rapports sociaux émane en rafale de ce bloc de colère qui dit se « méfier des mains tendues trop amicales », et nous crache aussi - au visage - sa Martinique (anti-carte postale au possible). De ses plaies à vif, qui jamais ne cicatrisent, sourd une violence sèche de grand style.
Percutant.


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Arthur H © F. Journo

Vient l’heure d’entrer dans de plus moites ambiances où langueur, douceur et profondeur s’étendent lentement en un tapis moelleux sur les Bouffes du nord avec L’Or noir d’Arthur H et Nicolas Repac. Pour la deuxième fois de la soirée, le propos s’articule autour de lectures de textes.

Après l’Afrique, la parole est aux descendants d’esclaves sur l’autre rive de l’Atlantique noir : Aimé Césaire, Edouard Glissant, James Noël, René Depestre ou Dany Laferrière, poètes ou écrivains martiniquais ou haïtiens. Et pour écrin, un jeu de guitare malien épicé de flamenco, des poteries percussives donnant aux deux chapeautés sur scène des airs de poètes beat, une flûte préhistorique, la voix d’abîme d’Arthur H et la douce mélancolie du piano à pouce aux mélodies plaintives.

Déjà familier des traditions antillaises – plus exactement guadeloupéennes –, des tambours gwoka, le saxophoniste David Murray fréquente maintenant les voisins haïtiens en la personne d’Erol Josué, chanteur et danseur provocant, en pagne sous livrée de domestique. Pour un peu plus de lustre encore, deux grandes figures : le batteur aux dix-huit bras Cyril Atef et le guitariste Jean-François Pauvros, génial improvisateur adepte des bruits blancs.
Des allures de dream team.


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E. Josué © F. Journo

Pauvros ouvre les hostilités dans son coin, couinant à l’archet. En contrepoint de ses lancinances, Murray, colossal, herculéen, ne tarde pas à tonner à son tour. Puis tout le monde s’y met. Atef joue de son étal de bricoleur-brocanteur, véritable vide-grenier percussif, et on est impressionné par Josué, ses pas acrobatiques de possédé, sa fureur vocale de carnaval.

Mais si la droite de la scène abrite un foyer de chaleur intense, un peu isolé sur sa gauche Pauvros peine à trouver sa place dans l’ensemble. Un peu trop fort, en décalage. Ses stridences s’immiscent mal dans le torrent fiévreux. Ce décalage qui aurait pu être une réussite est trop étranger pour s’insérer dans la musique commune. Contraint de brider ses initiatives, le guitariste se replie encore plus sur des séries d’accords secs qui, eux, participent aux torrentielles poussées de fièvre que construisent ses trois camarades. Alors, les convulsions du quatuor rappellent parfois les heures les plus chaudes du free jazz mystique à la Pharoah Sanders.

Un rappel conclusif où s’invoque, se psalmodie, se réclame, se déclame le soleil. Porté par la seule voix avant que chacun ne prenne part à l’appel.

Fin, donc, de La Voix est libre 2013. Cette excellente cuvée laisse penser que ce festival a su parfaitement saisir le bon sens jardinier voulant que les greffes ne prennent jamais que sur du sauvage.