Scènes

Jazz des Cinq Continents

Marseille, 9ème édition. Concerts de qualité, propositions artistiques très diverses et véritable rencontre avec le public.


Cette édition a été marquée par des concerts de qualité, avec évidemment des temps forts et d’autres moins intenses, mais aussi par une véritable rencontre avec un public qui commence à se fidéliser : quand on réunit sous ce vocable des propositions artistiques très diverses, le public passe d’une émotion à l’autre sans autre forme de critère que la qualité.

I - En marge du festival :

Marseille n’a toujours pas une image « jazz » très définie, et le public a la réputation d’être difficile. La cité phocéenne est souvent assimilée (à tort ou à raison) à une ville de tous les métissages : la world music et le football sont des éléments hautement fédérateurs avec lesquels il faut compter et composer, que cela plaise ou non.
On ne vient pas à Marseille la quatrième semaine de juillet en vacancier festivalier, en touriste qui s’offre une soirée jazz ; d’où une certaine authenticité dans les choix du public local en majorité. Ce festival de jazz marseillais essaie, depuis sa première année, de donner vie à une manifestation qui, selon les soirs, accueille 2 500 personnes dans une atmosphère paisible et bon enfant, sans le moindre incident ou débordement.

Le caractère, la géographie du lieu entrent très largement dans la réussite de ce jeune festival unique et convivial : on partage, pendant quatre à cinq soirées dans un cadre féérique, un joyeux pique-nique dans un mini-village qui vit au rythme du jazz, du blues, de toutes les musiques. Car le titre suffisamment explicite se vérifie : le Palais Longchamp abrite un festival de jazz ouvert aux musiques du monde.
Château d’eau de la ville, conçu comme un écrin ostentatoire pour commémorer l’arrivée de l’eau à Marseille au XIXè (débouché du canal de Provence amenant les eaux de la Durance à la ville), ce monument a connu d’autres péripéties puisqu’il fut un temps le seul zoo du centre ville… et de la périphérie. Ce jardin extraordinaire n’existe plus mais les lions majestueux du sculpteur animalier Barye invitent encore à franchir les grilles pour pénétrer dans les parterres classiques, à la française et pourtant rocailleux, entourés de fontaines allégoriques adossées à la colline (fleuves et rivières de la Provence, de la Durance au Rhône, sont figurés en dieux). On gravit enfin, dans un bruit de cataracte, de monumentaux escaliers, jusqu’au portique ouvrant sur le parc. Au Palais Longchamp, et dans ses jardins jazzologiques, le monde est à la portée du public.
C’est dans ce cadre exceptionnel que se déroulait cette année encore le Festival de Jazz des Cinq Continents. L’édition 2008 avait un parfum nostalgique, en hommage au cardiologue récemment disparu, Roger Luccioni, qui fut à l’origine de cette manifestation créée en 2000. C’est lui qui, dès son arrivée aux Affaires Culturelles et aux Musées, a entrepris de faire classer le site du Palais en 1997.

II. Autour du festival :

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Un concert inaugural et gratuit, sur le cours d’Estienne d’Orves, tout près du Vieux Port, le lundi 21 juillet, démarrait cette nouvelle édition avec des jeunes talents comme les pianistes Tigran Hamasyan et le Marseillais Benjamin Faugloire. Les amis de longue date qui avaient accompagné ce contrebassiste au long de son aventure musicale ont répondu à l’invitation : Marcel Zanini (venu pour la circonstance avec son fils Marc-Edouard Nabe), Vincent Strazzieri, les frères Christophe et Philippe Le Van, le « Jazz Hip Trio » avec Henri Florens au piano et aussi le quintet de la chanteuse Mina Agossi. Ces artistes de toutes générations avaient souhaité faire revivre les succès du « jazzman médecin »…

La Bibliothèque Municipale à Vocation régionale, l’Alcazar dont Marseille peut s’enorgueillir à juste titre, avec son département musique et l’association Alcajazz, accompagne depuis quatre ans la manifestation Jazz des Cinq continents, préparant le public à certains concerts, menant une opération de sensibilisation efficace dans une ville métissée qui n’intègre pas toujours suffisamment le jazz et sa culture. Cette année, en proposant des éclairages particuliers sur le Jazz Hip Trio et son pendant, la revue Jazz Hip, Alcajazz organisait une conférence présentée par le musicologue François Billard : « Les décennies Jazz Hip de la revue au trio : hommage à Roger Luccioni, l’homme pluriel. »

(D.R.)
Le Jazz Hip Trio est né au début des années soixante de la rencontre de deux personnalités hors norme, le contrebassiste marseillais Roger Luccioni et le pianiste toulonnais JB Eisinger. Ces deux musiciens « amateurs » chevronnés, futurs professeurs à la Faculté de Médecine, ont vécu une double vie pendant une dizaine d’années, constituant une rythmique de choc qui jouait sur la Côte, dans les festivals et en clubs, avec des pointures américaines comme Art Blakey et ses Jazz Messengers, Dizzy Gillespie, Wes Montgomery, Jon Hendricks. Le Jazz Hip trio compte bientôt comme batteur Daniel Humair, avec des invités plus ou moins réguliers, des solistes prestigieux comme Chet Baker, Didier Lockwood, Sonny Stitt, Lee Konitz, Dexter Gordon, et surtout Barney Wilen, qui devait devenir un des partenaires privilégiés. Le label sudiste varois Celp a ressorti récemment deux de leurs albums, l’un du Jazz Hip Trio, l’autre en quartet avec Barney Wilen, tous deux « live » à Châteauvallon. Ce « Barney Wilen et le Jazz Hip Trio », intitulé Le jardin aux sentiers qui bifurquent (un titre magnifique de Borges) est un témoignage précieux, souvent oublié de la discographie officielle du saxophoniste. Comment ces deux hommes ont-ils réussi à concilier cette « double vie » d’autant qu’en parallèle, dès 1957, se montait la revue Jazz Hip, farfelue, non académique et d’un régionalisme impertinent, aventure qui devait durer dix ans ? Boris Vian, Chester Himes y participèrent épisodiquement - critiques de disques, comptes rendus de concerts, analyses musicales… C’était, à n’en pas douter, une autre époque - une époque où on aimait le jazz, la vigueur de cette musique que l’on écoutait dans des caves ou en club, dans le bruit des couverts et des conversations, derrière un écran de fumée, pour dissiper son ennui ou masquer ses fêlures. Un état d’esprit et un art de vivre.

Alcajazz proposait aussi d’autres animations en liaison avec le programme du festival :

  • des projections de films rares (The Connection de Shirley Clarke, musique de Jackie McLean, Freddie Redd, ou Dingo de Rolf De Heer, musique de Miles Davis)

(D.R.)
- une exposition des photographies de pochettes de vinyles des quatre labels fondamentaux pour la genèse du free jazz : Impulse, ESP, Actuel, Atlantic, en relation avec une conférence-rencontre avec Archie Shepp. Alcajazz avait prévu en effet, une autre conférence, toujours animée par l’excellent François Billard, sur le free jazz. La venue d’Archie Shepp au festival permettait de replacer dans un courant socio-politique, historique et musical cette révolution stylistique. Le dialogue qui s’est engagé souligne à quel point ce saxophoniste-comédien-enseignant qui maîtrise parfaitement notre langue, s’il a développé maturité et aisance lors de la période free, est plus encore ancré dans le blues et la tradition de la musique afro-américaine.

  • Enfin, la double exposition BEST of BD JAZZ, tant à l’Espace Culture qu’à l’Alcazar, permettait de découvrir et d’apprécier le travail de dessinateurs d’horizons très variés qui participent à cette formidable collection de BD jazz lancée par Bruno Théol du label Nocturne, avec le concours d’éminents spécialistes tel que Claude Carrière. Plus de 95 œuvres et planches originales figurent un parcours d’une évidente complicité entre jazz et bande dessinée. Chaque illustrateur s’est approprié un peu de la vie de grands jazzmen, qu’il raconte le temps de deux albums soigneusement sélectionnés. Miles Davis est suivi dans son parcours chronologique par Jacques Ferrandez, Count Basie et Erroll Garner s’animent sous la plume de Michel Conversin, Jérémy Soudant (que l’association Charlie Free à Vitrolles sollicite régulièrement pour créer les affiches de son festival début juillet), s’est emparé des personnages de Ben Webster et Stan Getz. De plus, comment ne pas souligner que le légendaire music-hall Alcazar (qui existait à l’emplacement même de la BMVR et dont on n’a conservé que la marquise), a programmé du jazz, même épisodiquement, aux côtés des vedettes plus classiques de revues comme Mistinguett, Chevalier ou Trenet : Monk, Errol Garner, Bud Powell, Sydney Bechet ?

III. Le festival :

Marseille, Palais Longchamp, mercredi 23-samedi 27 juillet 2008

Cette édition a été marquée par des concerts de qualité, avec évidemment des temps forts et d’autres moins intenses, mais aussi par une véritable rencontre avec un public qui commence à se fidéliser : quand on réunit sous ce vocable des propositions artistiques très diverses, le public passe d’une émotion à l’autre sans autre forme de critère que la qualité.


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Richard Galliano © J.-M. Laouénan/Vues sur Scènes

Richard Galliano et son projet Tangaria, (album enregistré en août 2006 à Marciac), nous emmène au pays du tango : voilà un concert parfait pour Marseille, la ville de la fiesta des suds et du jazz des cinq continents. Un concert qui sonne toujours juste, touche à l’émotion quand il s’agit de démarrer, bille en tête, avec « Tango pour Claude », en hommage à Nougaro (que Galliano a accompagné de nombreuses années - on se souvient d’un beau Assez ! chez Barclay avec Charles Bellonzi, Marc Steckar, Maurice Vander… ). Galliano sert aussi fidèlement les compositions « Libertango » ou « Escuola » d’Astor Piazzola. L’intensité de cette musique provient naturellement des rythmes du monde sud-américain, du Brésil au Vénézuela, sans oublier l’Argentine. Celui qui accompagna Barbara mais aussi Chet Baker, qui sut trouver l’accord parfait avec Michel Portal et son bandonéon, sait se montrer sobre et contrôler sa fougue. Et puis il y a les « tubes » de l’accordéoniste cannois, cette musique éminemment populaire qui jaillit de ses doigts : le public reconnaît « Sertao » et applaudit avec enthousiasme « New York Tango » [1], ou le facétieux « Chat pitre », plus confidentiel mais tellement plus gourmand [2]. L’assistance est attentive, célébrant les accompagnateurs latins Raphael Mejias aux percussions et Alexis Cardenas au violon - d’autant plus volontiers sur la gigue de la Suite n°2 en ré mineur de Bach. Il faut aussi mentionner le beau son boisé du contrebassiste belge Philippe Aerts, qui n’est pas le dernier à swinguer, en duo avec l’accordéoniste sur « Spleen ». Voilà une parfaite connivence digne de danseurs de tango justement, qui emboîtent amoureusement leurs pas. Tout dans cette musique invite à une danse, enjouée et élégante, dans une appropriation parfaitement réussie d’un répertoire très marqué.

Au chapitre des déceptions, le concert de Stacey Kent, que nous avions pourtant déjà pu apprécier ici en 2004. C’est un peu toujours la même histoire qu’elle nous conte, dans un excellent français avec son délicieux petit accent. Mutine, elle offre une autre image de la chanteuse de jazz, fatalement moins glamour, dans son interprétation d’un répertoire « soft » incluant pas mal de chansons françaises, y compris du Gainsbourg (« Ces petits riens », mais l’ensemble reste dans une tonalité rose bonbon-sucre candy). C’est néanmoins une vraie « pro », avec son Jim Tomlinson de mari qui voudrait évoquer « the smooth operator » Stan Getz. Certes, elle a son public, mais on pouvait lui préférer des voix chaudes et sensuelles, un feeling plus « soul » ; auquel cas on a pu se régaler avec Dianne Reeves, qui s’arrêtait le temps d’une brève escale au sein d’une tournée-marathon.


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Stacey Kent © J.-M. Laouénan/Vues sur Scènes

Dianne Reeves a beau passer à côté de certains de ses enregistrements (cf son dernier album chez Blue Note, When You Know), elle assume une certaine esthétique de jazz vocal : l’album reste un point de départ à partir duquel, au fil des tournées, la musique advient avec l’émotion du live. Elle se présente comme musicienne de jazz faisant partie d’un groupe. Elle garde ainsi un avantage certainsur nombre de ses rivales : elle a émergé il y a quelques années avec un réel professionnalisme, une voix bien placée, travaillée avec ce qu’il faut de raffinement, une justesse et une diction impeccables. Ce concert, qui se déguste avec un plaisir qu’il serait dommage de bouder, démontre une technique élaborée pour un répertoire qui puise dans la grande tradition américaine. La voix est sensuelle, envoûtante aussi bien sur des thèmes de l’American Songbook, que sur du Michel Legrand, l’inusable « Windmills of Your Mind », ou le « Just My Imagination » des Temptations, équivalent masculin des Supremes à la Motown. Un thème plus personnel, plus proche de l’âpreté du blues originel et écrit en hommage à sa mère, se détache de l’ensemble : guitare, basse et batterie l’accompagnent sobrement.


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Dianne Reeves © P. Audoux/Vues sur scènes

Archie Shepp, que l’on pouvait donc entendre dans l’après-midi lors de la conférence sur le free jazz, donne un concert réussi le soir-même (24 juillet). Désormais en retrait par rapport à l’image et aux sons « sauvages » que l’on entend [3] lors du festival panafricain d’Alger de 1971 ou sur Attica Blues [4], où il célébrait avec orgueil ses racines africaines, utilisant avec intelligence ses talents de polémiste, la musique du saxophoniste a évolué en douceur ; elle est plus lisse qu’à l’époque - où l’on jouait vite et fort -, sans se soucier des scories et autres artefacts, et attentif au militantisme de l’argument. Son cri apaisé est toujours d’une belle couleur, avec un désir de « world music » qui explique le rapprochement avec les rappeurs, dont il a compris l’engagement. Shepp a sans doute entendu très vite que les échos passés du blues annonceraient le hip hop.


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Archie Shepp © H. Collon/Vus sur scènes

S’il chante désormais beaucoup dans ses concerts, entouré d’invités [5], il a montré à Marseille un désir évident de musique, un plaisir manifeste de jouer. Lui qui refuse le mot « jazz », préférant tout englober dans sa conception de la « Great Black Music », enflamme un public peu familier du jazz et de son histoire. « Car elle vient de là »… des complaintes du Delta, de la ferveur du gospel, cette musique profondément enracinée dans les « work songs » des esclaves. De sa voix rauque, voire éraillée, à gorge et à sax déployés, Shepp fait resurgir une mémoire enfouie, dans un troublant déploiement de réminiscences. Ce fut sans doute - avec le concert de Richard Galliano - la soirée la plus appréciée du festival.

Avouons pourtant notre préférence pour le concert détonant de Le Lann-Top, une association qu’on aurait pu juger improbable il n’y a pas si longtemps. Encore que…


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Jannick Top © H. Collon/Vues sur Scènes

Le public marseillais, sagement installé sur les pelouses et savourant une soirée d’été idéale à quelques jours de la canicule qui allait frapper début août, ne s’attendait pas à la sourde violence de cette averse rythmique zébrée des éclats et des fêlures de la trompette d’Eric Le Lann. Une musique retentissante, d’une beauté froide, turbulente mais jamais dissonante. Du jazz électro-acoustique avec des effets surprenants envoyés par Fabien Colella aux loops, ou joués par Jim Grandcamp à la guitare. Mais c’est le phénoménal (et très chevelu) Damien Schmitt à la batterie qui capte toute notre attention quand il fait la paire avec Jannick Top, l’homme au son de basse tétanisant et au groove puissant. Celui qui a accompagné France Gall mais aussi joué avec Magma est marseillais d’origine, mais monté à Paris « faire le métier » il y a bien longtemps. [6] Contrastant avec la dégaine impressionnante du rocker, pas loin du look des Garçons bouchers, le trompettiste breton, lunaire et mélancolique, parvient à entrer dans cette tournerie, accentuant encore les effets grisants de cette musique qui évoque un dérèglement des sens.


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Eric Le Lann © M. Laborde/Vues sur scènes

On aurait aimé rester à la dernière soirée consacrée au bassiste Marcus Miller et aux musiciens marseillais du Benjamin Faugloire Project, mais la Provence est terre de festivals… et déjà commençait celui du Fort Napoléon à La Seyne, qui cultive sa différence avec une programmation des plus intéressantes.

par Sophie Chambon // Publié le 18 août 2008

[1indicatif d’une série à succès, PJ, sur une chaîne du service public

[2sur la Cinq, l’indicatif des Escapades (culinaires) de Jean-Luc Petitrenaud

[3sur l’ex-label Byg

[4Impulse, 1972

[5ici le trop rare clarinettiste Denis Colin ou la chanteuse brésilienne Mônica Passos

[6Le saxophoniste André Jaume s’en souvient avec tendresse.