Scènes

Marseille Jazz prend des accents orientaux

Compte-rendu de deux concerts au MUCEM, Marseille, août 2020


Le Fort Saint-Jean, la partie ancienne du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM), s’est révélé comme un écrin plus que parfait à l’occasion de deux concerts proposés par l’équipe de Marseille Jazz. Une sorte de rattrapage suite à l’annulation du festival Jazz des Cinq Continents en cette mi-août déconfinée, renouant avec l’esprit originel d’une manifestation vouée à l’universalisation des notes bleues.

Dimanche 16 août : Naïssam Jalal entre terre et ciel

La flûtiste franco-syrienne, accompagnée par le pianiste d’origine colombienne Leonardo Montana et le mestre contrebassiste Claude Tchamitchian (lui aussi quelque part « oriental » par ses origines arméniennes), nous a fait vivre un songe d’une nuit d’Orient, à partir du répertoire de son dernier album « Quest of the Invisible » - sans le batteur-percussionniste américain Hamid Drake.
Point d’orientalisme forcé ce soir-là. La nuit tombe sur la rade. Le trio joue « Al Hil » justement : la Nuit. « Une figure récurrente de la poésie classique, le seul moment où l’on peut sortir sans que le soleil vous brûle la peau. Il n’y a qu’à Marseille que vous pouvez comprendre », déclare Naïssam Jalal. Au ney, cette flûte en roseau dont les origines se perdent dans la nuit des temps moyen-orientaux, avant même le néolithique peut-être, elle se fait sublime conteuse, envoûtant ses compères et le public par des mélismes épicés qu’elle convoque depuis son enfance métisse. Pour autant, l’interaction avec le pianiste, qui fourbit des basses somptueuses, et le bassiste, qui s’immisce dans des espaces improbables, fleure bon le meilleur du jazz.
Tchamitchian développe un groove qui suinte le blues lors du second thème, « Le Chant des nuages » - au moment même où ça se couvre un chouïa sur la rade, effet garanti ! L’impair passe. Le piano fait valser le ciel. Soudain, un éclair… de voix ! La Jalal chante. Sa posture hiératique est à peine troublée par une gestuelle dont la douceur rappelle la caresse de la mer. C’est « Le Temps ». Une de ces compositions cosmiques dont on semble ne jamais sortir, tant l’alternance du chant et de la flûte nous envoûte, en particulier quand la contrebasse fait silence, puis revient dans la danse, alors que le piano semble ne pas avoir d’autre horizon que l’infini…

Au piano, la main gauche de Montana déploie des graves dont la profondeur fait resplendir l’envoûtement de la flûte. Tchamitchian, désormais à l’archet, joue des codes de la justesse. Le trio nous jette un sort. Mille et une nuances de légèreté parsèment la pièce suivante, « L’Âme du voyageur » (« Le voyageur rencontre l’autre qui sème le doute », déclare notre flûtiste-chanteuse qui se fait philosophe et poétesse). D’âme, il est évidemment question dans la contrebasse : on la devine vibrer sous les doigts de celui qui, non pas la possède, mais semble possédé par elle. Mais il en est également question dans le souffle de la flûtiste, qui, après de sublimes échanges de notes bleues avec le pianiste, joue en slap-tongue, donnant à la colonne d’air de son instrument des échos de pneuma, cet air que d’aucuns croient divin.
Entre sorcière et vestale, Naïssam Jalal se saisit de ce que l’on prend de prime abord pour des kashishis, ces petites cymbales syriennes enrobées dans des pots tressés - elle nous révélera qu’il s’agit en fait de... « poischichis » : ayant oublié les instruments, elle a, avec l’aide de Tchamitchian, rempli des pots de yaourts avec des pois chiches, qui sont dans la tonalité du morceau... elle songe même à tourner avec ! Le contrebassiste et le pianiste se lancent dans une joute qui fleure bon la tradition du jazz, pendant que la cheffe d’orchestre est prise d’un doux balancement, comme éprise d’un swing archaïque. Sur ce thème intitulé « Songe », elle sème le trouble, jouant sur l’ambivalence du terme, entre rêve et pensée éveillée.
Vient « Ivresse ». Une sorte de « rubayat » d’Omar Kayam au féminin ? Qu’importe le vin, on l’a… Le voile du ney nous incite à tourner notre regard vers le ciel. Un doux filet de contrebasse nous fait frissonner. On essuie comme une larme. Naïssam Jalal chante et sa voix nous caresse l’échine, se déployant dans les corps et vers le cosmos.

Sophie Alour © Gérard Boisnel

Mercredi 19 août : Sophie Alour, légère et en joie

La saxophoniste Sophie Alour, présente ce soir-là un répertoire issu de dernier album, « Joy ». Son joueur de saz, le jeune Égyptien Abdallah Abozekri, frère du oudiste Mohammed Abozekri, empêché pour ce concert, possède une rage de jouer littéralement hendrixienne. Pour un peu, on croirait qu’il saisit son instrument, une sorte de cousin du luth, avec les dents. Les étincelles qui jaillissent de ses pincements de cordes laisseraient à penser qu’il est possédé par quelque sheitan, si ce n’est l’extrême douceur dont il sait faire montre alors même qu’il déploie quelque chorus ensorcelant. Les codes du jazz n’ont aucun secret pour ce jeune virtuose, que ce soit au détour d’un jeu de questions/réponses avec la saxophoniste, ou bien dans ses plages d’improvisation mêmes, ménageant tension et détente.
Sophie Alour, quant à elle, sait s’effacer derrière cet impétueux jeune homme, mais c’est à elle qu’est dévolue la tâche de guider le groupe. Par son jeu wayneshortérien nourri d’un subtil vibrato, elle conduit ce dernier dans des séquences où l’improvisation se déploie entre des horizons celtiques et orientaux. Ainsi du somptueux diptyque « Songe de fougère/songe de palmier ». Se saisissant d’une flûte, elle se lance dans un dialogue instinctif avec le saz, impulsant de subtiles modifications de la rythmique par des accents musicaux qu’elle maîtrise à merveille, incitant à un tuilage séquentiel.
Éminent sculpteur de l’espace sonore, le batteur Donald Kontomanou, fait vibrer peaux et cymbales dans un jeu de prisme avec les notes de la cheffe. Le trompettiste Christophe Le Loil, régional de l’étape, rejoint l’orchestre en fin de set. « Sans filet », le duo de vents se lance dans une joute musicale sans pareille, et finit par bricoler un thème fleurant bon les meilleurs moments des rencontres entre Sonny Rollins et Don Cherry, le tout nanti d’un sens de l’humour sans faille.

Deux soirées nimbées d’effluves orientaux, avec un jazz aux horizons démultipliés, tant grâce aux talents des musicien.ne.s présent.e.s que grâce aux efforts démesurés de l’équipe de Marseille Jazz dont le directeur artistique, Hugues Kieffer, peut être plus que fier. Quoi de plus authentique dans une ville dont l’une des premières représentations cartographiques rappelle étrangement Constantinople ?