Scènes

Jazz sous les Pommiers 2013

Retour sur quelques concerts dans le cadre du festival de Coutances, Jazz sous les pommiers. Un choix arbitraire mais représentatif de cette édition 2013.


Retour sur quelques concerts dans le cadre du festival de Coutances, Jazz sous les pommiers. Un choix arbitraire mais représentatif de cette édition 2013.

Charles Lloyd « Sangam » - Samedi 4 mai 2013.

Charles Lloyd, Zakir Hussain et Eric Harland font leur entrée sur la scène de la salle Marcel Hélie pour la soirée d’ouverture de la 32è édition.

Introduction hypnotique, Charles Lloyd est au piano, Zakir Hussain, aux tablas, frappe ses premiers coups et Eric Harland, à la batterie, entame son deuxième concert du jour (il se produisait le jour même avec son propre quintet au théâtre municipal de Coutances). Après quelques minutes, Lloyd et Harland échangent leurs places et leurs instruments, l’introduction s’étire, Hussain donne de la voix, psalmodie, la musique se tend, les couleurs sont jetées sur la toile ; tout peut commencer.


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Charles Lloyd Photo H. Collon - Objectif Jazz

Charles Lloyd joue ses premières notes de flûte et apporte immédiatement un supplément de grâce à ce premier tableau. Qui n’a pas écouté l’album du trio sorti en 2006 chez ECM pourrait redouter une tambouille world où se mélangent difficilement moments de jazz mal découpés et musique indienne, ou encore la sécheresse d’un trio trop centré sur les percussions ; rien de tout cela ici. Lloyd alterne interventions à la flûte, au sax ténor ou au tarogato avec une même délicatesse, tissant des textures sonores souples et ondulantes. Ses phrasés, légèrement out, taillent de larges ouvertures dans la masse rythmique. Au long de cette heure et demie de concert, c’est un flux qui se déploie, bouillonnant quand Harland est à la batterie face à Hussain, apaisé lorsque Lloyd ou Harland rejoignent le piano pour y scander de longues suites d’accords.

Quelques moments sont légèrement en dessous. Certaines interventions d’Eric Harland au piano manquent de corps, Zakir Hussein sort parfois du champ musical pour entrer dans celui de la démonstration - il faut bien épater un peu la galerie. Mais rien de trop pesant : la qualité de l’ensemble qui se construit balaie les petites aspérités qui peuvent apparaître si l’on y regardait de trop près.

A noter qu’une captation de ce concert est en ligne sur le site d’ArteLiveWeb.


Ravi Coltrane Quintet – 7 mai 2013

Pas de malentendu : quand on va écouter Ravi Coltrane, c’est bien la musique d’un artiste accompli et l’expression d’un langage singulier qu’on se doit d’appréhender. Pas de « fils de » ici. Et même si rares sont ceux qui peuvent prétendre, dans le jazz d’aujourd’hui, passer outre l’influence de John Coltrane – qui plus est quand on est sax ténor – dès le premier morceau les choses sont claires : c’est l’héritage des jazz actuels que ces musiciens américains ont su assimiler. Quant à Ravi Coltrane lui-même, on pense aussitôt à l’angulosité d’un Steve Coleman ou à l’apparente douceur d’un Mark Turner, parmi d’autres saxophonistes de sa génération, bien plus qu’à « Dieu le Père ».

Pourtant, une interrogations nous accompagnera durant une grande partie du concert. Une dynamique en demi-teintes pèse sur la virtuosité des musiciens – mises à part certaines percées de Ralph Alessi (trompette) ou les pizzicatos de Drew Gress (contrebasse). La puissance modérée du leader, le jeu flottant de David Virelles (piano), la percussion coloriste et pianissimo d’Eric McPherson (batterie), mais surtout le choix des tempos (de la ballade au médium-lent), semblent empêcher le déchaînement de la musique live, malgré une énergie qu’on devine latente.


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Ravi Coltrane Photo H. Collon - Objectif Jazz

Cette impression n’est pas propre à la musique de Ravi Coltrane, mais transparaît régulièrement chez les musiciens hyper-rodés, qui témoignent d’une connaissance parfaite de l’histoire du jazz. Une sorte de néo-classicisme, peut-être, bâti sur la forme inamovible thème/un solo par instrumentiste/retour au thème, et sur un semblant de jeu « façon jam-session », ultra-maîtrisé, mais finalement pas si libertaire, et surtout, sans les aspérités, les anicroches et autres irrégularités rythmiques et mélodiques inhérentes aux grands moments du jazz moderne.

Pour balayer cet inconscient analytique qui parasite l’écoute à chaque pièce, il faudra attendre le dernier morceau, un savant et virtuose mélange de deux thèmes de Monk (« Epistrophy » et « Skippy »), au tempo beaucoup plus vif et qui, par l’entrecroisement des mélodies, des soufflants et des rythmes, transcendera largement cette « transparence » formelle évoquée. Le « Bird Food » (Ornette Coleman) du rappel confirme in extremis cette sensation. La retenue a cédé, et l’énergie véhiculée réussit presque à faire lever le public. Il était venu écouter Coltrane, ils est ressorti ravi.


Louis Sclavis Atlas trio - 8 mai 2013


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Louis Sclavis Photo Hélène Collon - Objectif Jazz

Il suffit de s’asseoir et d’écouter. Évidemment, c’est le principe du concert dans un théâtre, mais avec le trio Atlas de Louis Sclavis, composé de Benjamin Moussay (piano, et claviers) et de Gilles Coronado (guitare), la tâche est aisée.

Ce qui frappe, c’est le contraste entre une musique que l’on sent et que l’on sait complexe, réfléchie et pourtant, si facile d’écoute. Sclavis joue sur les formes, les écritures savantes, les contrepoints, mais jamais n’étale cette complexité comme on étalerait son savoir. Bien au contraire, tout est fait pour créer des climats, des impressions, donner du corps à cette formation sans batterie. Gilles Coronado joue des riffs courts, distordus, granuleux, sculpte des motifs rugueux dont les aspérités se creusent encore lorsque Benjamin Moussay préfère le Fender Rhodes au piano. Sur ces masses compactes le clarinettiste pratique la haute couture sur toile de jute. Il passe de la phrase écrite à de longs développements improvisés sans rupture de souffle, parfois rejoint par la guitare ou le piano pour de belles progressions symétriques.

On ne secoue pas la tête ; on reste assis, tout en étant emporté ailleurs ; et c’est très bien comme ça.


Sons of Kemet - 9 mai 2013

Pour leur première date en France, c’est plutôt réussi. Ce quartet britannique emmené par le saxophoniste et clarinettiste Shabaka Hutchings ouvre la 6è journée de Jazz sous les pommiers. Autour du leader, deux batteries, tenues par Tom Skinner et Seb Rochford (Bojan Z Tetraband, Acoustic Ladyland…), et Oren Marshall au tuba. Les deux batteurs construisent leurs enchevêtrements rythmiques en se surveillant du coin de l’œil ; constamment à l’affût de ce que le voisin manigance, ils préparent déjà la réponse. Quand l’un abat de lourds tempos binaires appuyés par le tuba, l’autre les habille de fines brisures rythmiques. A d’autres moments, on entendrait presque la section rythmique survitaminée d’une fanfare de la Nouvelle-Orléans.

Hutchings sait, quant à lui, exploiter le grain et les sons les plus rauques du sax ténor. On est loin des mélopées sirupeuses et lustrées qui poussent à l’assoupissement. Des thèmes simples et entêtants, ou plutôt des riffs, bégayés à l’envi, puis de longs, très longs développements improvisés qui reviennent vers une musique ensauvagée, couverte de salissures. Dans ses phrasés se croisent influences free jazz et inspirations venues de l’éthio-Jazz. Puissant, le saxophoniste use habilement des stridences et des lourdes descentes dans les graves.
La pression redescend quand il est à la clarinette, instrument qu’il utilise bien plus sagement et qui convient moins bien à cette formation, laquelle semble avoir besoin d’un seuil minimal de violence pour fonctionner.

Quelques reprises, notamment une composition de Mulatu Astatke, paradoxalement jouée avec un léger manque de tonus. En rappel, à la clarinette et avec batteries en sourdine, une petite ritournelle, « Rivers of Babylon », chanson rasta popularisé par… Boney M, dans une version somme toute anecdotique car collant trop au thème.
A paraître en septembre 2013, le premier album du quartet chez Naim Label.


Ping Machine – 9 mai 2013.

Lors de chaque édition ou presque, en milieu de semaine, Jazz sous les Pommiers permet à l’une des jeunes formations élargies du jazz français de s’exprimer sur les planches du théâtre de Coutances. Au regard de son actualité et de sa créativité, il était plus que logique que 2013 soit l’année de Ping Machine, mécanique de quinze instrumentistes placés sous la houlette du guitariste Fred Maurin, et pour la plupart guère plus âgés que lui. Véritable leader, ce dernier dirige, joue, arrange et compose l’intégralité du répertoire et organise la vie d’un orchestre aux personnalités fortes en perpétuelle mutation esthétique.

Ce soir, c’est presque une « création » : le répertoire est encore inédit sur disque et Ping Machine nous présente les morceaux qui figureront sur le prochain, à paraître en septembre. D’abord « Grr », sorte de concerto pour Guillaume Christophel au sax baryton, la longue suite « Encore » en quatre parties (parmi lesquelles brille Julien Soro au ténor, assez mal sonorisé), puis « Trona », pièce aux couleurs figuralistes, « machiniques », du nom d’une ville californienne où l’on extrait joyeusement le borax.


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Fred Maurin Photo H. Collon Objectif Jazz

La nouvelle musique de Ping Machine vogue à mi-chemin entre une expression très narrative, ponctuée de tutti de type « big band » efficacement rodés et qui guide docilement l’oreille, et une écriture de plus en plus savante, à plusieurs niveaux mélodiques et bien souvent à plusieurs vitesses, qui demande par moments une écoute très active. On passe en un clin d’œil d’entrelacs raffinés à des parties atmosphériques qui contrastent avec les « pêches » d’orchestre et les arrangements plus rock disséminés çà et là. On entend, en filigrane, Zappa admirablement digéré.

En guise de rappel, l’orchestre nous gratifie d’un morceau du précédent album (Des Trucs Pareils, 2011) qui se déploie sur une structure certes énergique et très efficace, mais également plus classique. Ping Machine serait-il en train d’affiner son style ?


Joshua Redman Quartet – 9 mai 2013.

On ne le répétera jamais assez : il n’est pas dans l’intention de Jazz sous les Pommiers de jouer le jeu des « fils de », même si la tentation est grande en cette édition 2013 : Vieux Farka Touré, Seun Kuti, Ravi Coltrane… Comme l’atteste son succès toujours grandissant dans le monde du jazz, Joshua Redman, – une des têtes d’affiche du festival – fils du saxophoniste ténor « New Thing » Dewey Redman, a su transcender mieux que quiconque l’héritage paternel pour faire valoir sa géniale singularité musicale. Chacune de ses apparitions le prouve. Ce concert à Coutances le confirme.


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Joshua Redman Photo M. Laborde

Il est souvent plus délicat de commenter un concert réussi que ses déceptions esthétiques. Et concernant le jazz, il est relativement aisé de tomber dans le banal « jeu collectif [qui] dépasse la somme des individualités sur scène ». Mais que dire de plus de l’actuelle formation de Redman ? Ce quartet s’empare de n’importe quel matériau, quelle que soit sa « qualité » originelle, le détourne et se l’approprie si subtilement, avec un tel naturel de facilité et de bon goût, que cela en devient confondant.

On passe avec aisance et grâce d’un magnifique « Stardust » à un blues funky, d’une ballade coltranienne à un pur morceau bop, d’un andante de Bach aux compositions originales du leader (qui n’ont rien d’extrêmement original finalement, là n’est pas l’objectif), chaque morceau interroge en permanence l’improvisation collective du jazz, entre invention libre et habile détournement. D’ailleurs, les chorus de piano d’Aaron Goldberg sont la plupart du temps aussi courts qu’efficaces, le quartet revenant rapidement à l’essentiel : le « jouer ensemble ». Même les traditionnels solos de contrebasse évitent l’habituelle redescente d’énergie, tant par la maîtrise mélodique de Reuben Rogers que par les ponctuations tout en légèreté et diversité de Goldberg et de Greg Hutchinson.

Parlons-en, de ce batteur capable de dégager une brutalité animale une seconde après avoir coloré l’espace sonore du plus doux des swings (une leçon de maîtrise des dynamiques et des nuances, à mettre dans l’oreille de tous les batteurs actuels). Quant au leader, il continue simplement de déployer sa virtuosité à chacun de ses chorus, sans trop d’aspérités certes, mais avec une grande facilité à parcourir n’importe quel chemin mélodique spontanément choisi, si complexe soit-il.

Notons ces quelques secondes d’apothéose où, durant le solo de Redman au soprano sur la pièce centrale, les membres du quartet sont entrés en vibrations sympathiques et ont atteint au genre de court et intense climax auquel seules les grandes formations de jazz accèdent, de ceux qui font poindre ces petits frissons témoignant des plus extraordinaires instants de la musique. Le meilleur concert de « vrai » jazz du festival.