Chronique

Julie Campiche

Unspoken

Julie Campiche (harp, fx)

Label / Distribution : Enja Records

Nous l’avions annoncé en septembre 24 et le résultat était attendu. Harpiste suisse de talent et activiste revendiquée, Julie Campiche voulait donner la parole aux femmes et leur faire retrouver leur juste place dans l’histoire du monde et du temps, par un solo. On sait la musicienne rompue à l’exercice : lors d’une interview ancienne, elle nous expliquait développer un projet à base de son instrument et d’électronique, des boucles aux effets. La musicienne a un sens inné de la mise en scène sonore qui donne à ses musiques une dimension cinématographique certaine ; il suffisait de trouver un sujet fort, et c’est cette phrase de Virginia Woolf, « Dans l’histoire, anonyme était une femme », dite en multiples langues par multiples femmes, qui allait devenir le cœur d’un sujet aux allures de documentaire, où interviendrait à la fois l’écrivaine helvète Grisélidis Réal ou la pionnière de #MeToo Tarana Burke ; un hymne aux femmes, donc, fait de poésie et de douce colère.

Le morceau consacré à Grisélidis Réal, qui porte son nom, est un temps fort de l’album, marqué par une rythmique de pas, des talons sur le bitume. Réal y parle d’outre-tombe - elle est décédée en 2005 - avec sa gouaille, de sa prostitution et de ses combats, harmonisée par une harpe cristalline. La mise en son est très pertinente et annonce les évocations à venir, avec une qualité de documentaire radiophonique : on pense à La Peuge en mai de Geoffroy Gesser ou encore le précurseur Yves Robert avec son iconique L’Argent. Ici, c’est une veine introductive qui ouvre toute une galerie de portraits de femmes. Avec le mélancolique « Rosa », où l’électronique forme une nappe fluctuante, on pense en premier lieu à Rosa Luxemburg, mais cette Rosa pourrait aussi être une anonyme. Virginia Woolf nous a prévenus, Julie Campiche le met en scène, et les morceaux, du très beau « Zaïna » comme un chant d’amour à « Andréa Bescond » et sa jolie rythmique vaguement inquiétante.

Avec Onkalo, Julie Campiche avait déjà abordé une thématique de lutte pour envisager sa musique. Ce qui est particulièrement réussi ici, c’est qu’elle parvient à le faire sans coup de coude appuyé ni volonté de démonstration ; tout est naturel et parfaitement dosé pour nous permettre de nous immiscer dans ce monde et prendre fait et cause pour un monde où la phrase de Virginia Woolf sonnerait comme une alerte et une nécessité de changer de cap. Ce monde reste à construire, et Unspoken est une pierre solide.