Chronique

La Marmite Infernale, Choeur Spirito & Charles Pennequin

Les Plutériens

Label / Distribution : Label Arfi

Vaisseau amiral du vénérable collectif ARFI, la Marmite Infernale a toujours aimé travailler les formes musicales et théâtrales et les hybrider à l’envi. Bizarrement, la structure quadragénaire n’avait jamais visité l’opéra, sans doute à cause de son image bourgeoise et empesée comme un col Claudine… Il aura fallu une rencontre avec le chœur Spirito et la plume oulipienne de Charles Pennequin pour que les choses changent, et que l’histoire de ces Plutériens, ces terriens fuyant le plus rien et la vacuité du monde dans une navette improbable, naisse dans un Opéra Space, qui est au Space Opéra ce que le space cake est au quatre-quarts. Œuvre en trois actes qui regarde par tous les hublots de la navette spatiale, l’odyssée des plutériens peut en quelques secondes passer d’un rock secoué par la basse de Christophe Gouvert (« On fait front ») à une approche bien plus marquée par l’improvisation contemporaine dans une belle composition de Guillaume Grenard (« S’aimer c’est glisser ») qui souligne l’humour dévastateur qui règne céans.

Les Plutériens, c’est l’histoire de l’amour impossible entre la belle et courageuse Thérémine (Mary Nachury) et l’hâbleur Vélimir (Antoine Läng), contrarié par la jalousie quantique de l’ordinateur Cantons incarné par Xavier Garcia, narrateur goguenard d’une histoire aussi morcelée et imprévisible qu’un chant d’astéroïde. Dans « Ouverture et scène de ménage », qui caractérise le début du troisième et dernier acte, après le travail remarquable de Spirito qui installe une atmosphère solennelle altérée par les artefacts électroniques et les éclats des cuivres menés par l’alto de Clément Gibert et le trombone incandescent d’Olivier Bost, par ailleurs dynamiteur en chef à la guitare. On passe d’une couleur à l’autre avec une vitesse et une aisance vertigineuse, comme si l’ARFI, sous la rythmique gracieuse de Jean Bolcato et Christian Rollet avait décidé de passer en revue chacune des envies et les esthétiques manifestées et défendues depuis 1977. Le tout avec une grande poésie (« Les petites paroles ») et une étonnante maîtrise de l’art opératique, mâtiné d’une extraordinaire cohérence dans l’usage des codes de la science-fiction et de la bande-dessinée de genre dans le propos des Plutériens [1].

Le livret signé par Pennequin compte beaucoup dans la direction prise par la Marmite Infernale, et dans le choix de ces Plutériens infernaux d’aller griller leurs derniers espoirs d’humanité dans le premier soleil venu. Les textes sont volontiers triviaux (« Je veux m’embrasser ») comme pour mieux souligner l’histoire d’un monde finissant, le nôtre, avec une pointe d’ironie séminale : tout peut renaître avec ce qu’il faut de poésie… « La lumière et la forme » en est un joyeux manifeste, porté par l’accordéon de Christophe Girard. Avec Les Plutériens, l’ARFI renoue avec les grands spectacles qui ont fait leur renommée ; musique aussi libre que le propos, mise en scène soignée et inventive si l’on en croit les vidéos qui se trouvent de-ci ou de-là, le double album entre dans la catégorie enviée du cinéma pour les oreilles. C’est une réussite de part en part. D’accord, « Le terrien est p’us rin », mais sa musique est le grand tout !

par Franpi Barriaux // Publié le 13 octobre 2019
P.-S. :

Michel Boiton (dms, perc), Jean Bolcato (b), Olivier Bost (tb, g), Clémence Cognet (vln), Xavier Garcia (elec, fx), Christophe Gauvert (b), Clément Gibert (as, cl, bcl), Christophe Girard (acc), Guillaume Grenard (tp, tu), Christian Rollet (dms, perc), Guy Villerd (ts) / Camille Grimaud, Nathalie Morazin (sopranos), Caroline Adoumbou, Landy Andriamboavonjy, Isabelle Deproit, Célia Heulle, Hélène Peronnet, Laura Tejeda-Martin (altos), Marie Nachury (Thérémine), Antoine Läng ( Vélimir), Charles Pennequin (livret)

[1Voir le disque pour s’en convaincre !