Sur la platine

Les chants du possible par Michel Doneda

Deux duos soulignent l’intégrité artistique de Michel Doneda.


Avec Michel Doneda, l’inspiration ne cesse jamais de se renouveler, elle lui sert de tremplin expressif, quels que soient les lieux où il vient semer ses graines musicales, au village de Chantenay-Villedieu ou au Gabon en compagnie des Pygmées. Le saxophoniste septuagénaire continue d’abolir les barrières artistiques et se mue en messager d’un avenir meilleur. Pour lui, les défis ne sont jamais insurmontables puisqu’il n’y a pas lieu d’obéir à de quelconques hiérarchies. Avant tout, ce sont les innombrables collaborations passant allègrement de Sonic Youth à Dominique Regef qui aboutissent à une démarche positive. Cette harmonie résulte d’une intégration de sonorités mondiales en lien avec les saxophones soprano et sopranino du musicien. Ce vent frais continue de souffler dans Le chemin du jour et November 4th, deux duos complémentaires qui se révèlent exquis.

Septième édition du label Intrication, Le Chemin du jour témoigne de la première rencontre sur scène en mars 2024 entre Michel Doneda et Thierry Waziniak. « L’Allée quotidienne » suggère une confrontation musicale qui va prendre une ampleur considérable durant un quart d’heure. Tout se déroule paisiblement, les rebondissements successifs émanent de cette pièce où transparaît une somme de sons imprégnés par le minimalisme. Séduisante, la connivence s’installe rapidement entre deux nomades heureux de confronter leurs expériences vécues et destinées à produire une nouvelle page.

Les prémices d’« Aux rythmes de l’absence » rappellent combien le silence est déterminant dans le vocabulaire de Michel Doneda, la brièveté de ses interventions ponctuant le discours de Thierry Waziniak. Entendu avec Jacques Di Donato et Steve Potts, le batteur sait combien la notion d’intervalles a de l’importance en musique. Il s’inscrit dans la lignée des grands maîtres attentifs que furent Paul Motian et Milford Graves. Le plaisir d’écoute passe par l’extrême souplesse avec laquelle les rythmes sont énoncés, tout resplendit en finesse. Ce panorama émotionnel émane d’une compréhension mutuelle entre ces deux artistes méticuleux.

Introspectif, le déroulement d’« Un œil voyageur » installe une atmosphère faite d’effleurements sur les fûts et de susurrements issus du bec du saxophone. Les intonations métalliques rappellent les solos de Steve Lacy agrémentés d’un zeste de vibrato cher à Sidney Bechet. Lorsque le duo s’emballe, cela ne dure guère, à huit minutes trente le calme s’installe et préfigure l’extension finale élaborée. Album fondamental.

De formation classique, le pianiste Alain Ribis se passionne pour la musique contemporaine mais, loin de tout conformisme, il n’hésite pas à enflammer Uzeste Musical avec son ami Jean-Luc Cappozzo et à pratiquer l’improvisation libre. Sa collaboration avec Michel Doneda date de cinq années et se prolonge dans ce deuxième album auto-produit, November 4th, longue pièce de quasiment cinquante minutes enregistrée ce même jour en public à Joué-lès-Tours.

Le fil conducteur de leur performance s’inscrit dans une horizontalité musicale, les deux instruments s’imbriquent naturellement en parfaite symbiose et ne se quittent plus. Un mélange de nombreuses substances émane des stridences du saxophone et des cordes triturées dans le ventre du piano préparé, le tout se fond dans une pâte sonore malaxée fiévreusement. L’intégrité artistique qui anime ces deux instrumentistes vise l’élévation spirituelle. Michel Doneda fait de la respiration circulaire une incantation qui s’insère dans les secousses percussives apportées par Alain Ribis. Cette dimension créative stimule les sensations auditives et contribue à acheminer des textures inédites. Lancé à pleine vitesse, le duo produit des tensions où acoustique et amplification s’entrechoquent. Cette ambiance volcanique est traversée par des déflagrations qui s’atténuent dans la partie finale. Tel un retour rassurant sur la terre ferme, l’apparition de notes distillées sur le clavier du piano annonce la fin du concert. Prouesse musicale.