Scènes

Mephista au Triton

La démonologie zornienne est foisonnante. On y trouve entre autres Astaroth, Azazel, Balan… Mais gare à ne pas oublier Mephista !


La démonologie zornienne est foisonnante. On y trouve entre autres Astaroth, Azazel, Balan… Mais gare à ne pas oublier Mephista !

Figure plurielle, trinité féminine, Mephista annonce fièrement la couleur et revendique la face (force ?) obscure de la femme, celle qui inquiète et fascine tant la gent masculine. Ces dames ne font pas dans la dentelle rose, la joliesse n’est pas leur tasse de camomille.

La forme choisie pour leur prestation « tritonienne » est une suite d’interventions mêlant composition et improvisations collectives, relativement courtes, chacune porteuse d’une couleur propre.


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S. Courvoisier © F. Journo

D’une introduction bruitiste - mezza voce, enchevêtrant les trois musiciennes - à des volées de touches martelées sur fond de musiques à l’envers, les trois musiciennes nous embarquent dans leur sarabande. Sylvie Courvoisier, coloriste, joue des notes suraiguës et des basses extrêmes, hache les phrases ou les étire. Les improvisations suivantes la verront parfois devenir harpiste, jouant plus des cordes que des touches. Qu’elle use des unes ou des autres, elle en exploite toutes les sonorités, avec une maîtrise de la nuance et une ampleur harmonique qui se fichent éperdument des frontières et des chapelles.


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S. Ibarra © F. Journo

Susie Ibarra joue d’une batterie abstraite, trace des lignes et place des taches ; « Kandinska » sonore, elle fait musique de toute chose, intègre dans ses compositions instantanées la sonorité de la matière même, et use de toutes les ressources et nuances que permet la percussion : depuis les baguettes claquées ou frottées sur les surfaces jusqu’à la stridulation à peine perceptible d’une baguette-balai simplement agitée, seule, ou l’onde d’une cymbale à laquelle sa main imprime des oscillations régulières. Une palette dont elle use à sa façon, non-figurative, avec de rares incursions dans les utilisations conventionnelles de la batterie.


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Ikue Mori © F. Journo

Ikue Mori apporte une contribution plus singulière encore : immobile à sa console, jouant de l’électronique musicale, de nappes sonores, de textures solides ou liquides ou de boucles inversées, elle ne dispose ni de la profondeur sonore, ni de la présence scénique de ses consœurs. Sa parole paraît moins incarnée, mais fait surtout l’effet d’une musique en deux dimensions face à ses interlocutrices qui peuvent, elles – et ne s’en privent pas ! - jouer sur les nuances et des dynamiques de la matière. Il en résulte parfois la sensation curieuse que ses textures, aquatiques ou minérales, voire mécaniques, ses incursions dans les strates suraiguës, ne parviennent pas à s’incarner en vraies protagonistes. C’est seulement vers la fin de la performance qu’elle paraîtra à égalité dans la composition collective. Pourtant, sa présence-absence est aussi la clé de l’étrangeté de Mephista, coulée de lave troublant la surface unie d’une eau limpide et froide. Peut-être les trois dames troubleront-elles aussi la torpeur hivernale de vos synapses…

par Diane Gastellu // Publié le 18 janvier 2008
P.-S. :


Deux albums de Mephista, Entomological Reflections (2004) et Black Narcissus (2002), édités par le label Tzadik, sont distribués en France par Orkhêstra.