Scènes

Jeder einmal in Saalfelden

Une station de ski autrichienne est devenue l’un des plus étonnants festivals de jazz et fête maintenant ses 40 printemps.


Saalfelden est nichée entre trois grands sommets alpins qui se descendent à ski l’hiver [1] et se montent en VTT l’été. En tout cas, pour ceux que ça tente.
Pour les autres, un festival de jazz s’y tient depuis 40 ans et concentre aujourd’hui, sous la direction artistique de Mario Steidl, la plupart des projets innovants en cours tout en rassemblant au même endroit de nombreux professionnels du jazz, comme un salon où l’on cause.

Ce qui surprend, c’est la localisation de cette petite ville autrichienne, à l’ouest du land Salzburg, collée au Tyrol. On est précisément entre Munich et Bolzano, dans les Alpes entre l’Allemagne et l’Italie : c’est ce qui rend cette région attractive sur le plan touristique. Car ici, l’économie tourne autour de l’hôtellerie [2]et des activités de montagne. Une manne financière qui permet à l’office de tourisme et à la responsable de la culture Daniela Neumayer de financer ce festival international de jazz (et d’inviter des journalistes de Citizen Jazz ! [3]). De plus, une liste importante de partenaires privés permet de proposer un confort certain aux spectateurs et invités. La zone réservée aux musicien.ne.s, journalistes et professionnel.le.s du jazz, une terrasse sur le toit avec vue sur les montagnes alentour, est particulièrement accueillante . on ne s’étendra pas plus sur le sujet… Voilà pour le décor.

Pour cet anniversaire particulier, le directeur artistique Mario Steidl a employé les grands moyens et a saupoudré la programmation de petites surprises. L’application mobile du festival est un outil indispensable puisque des concerts impromptus sont annoncés par notifications et l’on peut alors assister à des scènes cocasses, comme un trio de contrebasses #BassToThePeople (dont le véloce et inventif Lukas Kranzelbinder) qui rentre dans un McDo ou une pharmacie pour un mini-concert improvisé. Cela sert aussi à avertir des performances d’une des artistes en résidence, Maja Osojnik, qui a présenté différentes installations et concerts, dans la maison du livre, un espace hybride entre un musée de l’imprimerie et un atelier d’artistes ou dans la petite salle de l’ancien tribunal. Son énergie inventive est déroutante et ne manque pas de questionner.

Il y avait, sur la place devant le centre des congrès, une scène gratuite et un village de food-trucks et de buvettes. Ici, la programmation est très populaire, festive et dansante et pour tout dire, je n’y suis pas allé. De même, une scène dans le parc propose des concerts dans l’après-midi, au soleil.

Roberto Negro et Théo Ceccaldi © Henning Bolte

La programmation de la grande scène du centre des congrès propose un éclectisme musical intéressant. On passe du duo autrichien Manu Mayr (b) et Susanna Gartmayer (bclar) qui ouvre le bal à des grands orchestres comme l’Orjazztra Vienna (dans lequel jouent la batteuse Judith Schwarz et la clarinettiste Lisa Hofmaninger, repérées à Bolzano), le grand ensemble norvégien de Frode Halti (acc) et Erlend Apneseth (violon trad.) qui propose un tropisme mélodique froid comme l’eau d’un fjord, le septet Clockwise de la flûtiste Anna Webber et son écriture tenue et colorée à un autre duo fantasque, celui de Roberto Negro au piano et Théo Ceccaldi au violon, qui vont enchanter la salle pleine de leur dialogue pimpant.
On y entend également l’étonnant quintet Koma Saxo, mené par le bassiste suédois Petter Eldh, avec le batteur allemand Christian Lillinger et un trio de saxophonistes chaleureux : les Finlandais Otis Sandsjö et Mikko Innanen et le Suédois Jonas Kullhammar. Une belle découverte avec plein de couleurs.
Sylvie Courvoisier au piano joue avec Ken Vandermark (sax), Nate Wooley (tr) et Tom Rainey (d). C’est magnifique, ils sont tous les quatre à un tel niveau d’écoute et d’inspiration qu’on est embarqué sans résistance. James Brandon Lewis était là avec An Unruly Manifesto dont la trompettiste est Jaimie Branch. Mais ce concert a été gâché par le jeu grossier du batteur, un exemple de ce qu’il ne faut pas faire en musique. Dommage.

Lukas König, Audrey Chen et Julien Desprez - MopCut @ Nexus

Dans le complexe Nexus, on trouve un restaurant/bar, un hall et une salle polyvalente (cinéma/concert). Là, la programmation est plus pointue. Les Shortcuts, ce sont des concerts courts dans cette salle. Par exemple, les duos Sylvie Courvoisier / Lorenz Raab ou Mette Rasmussen / Tashi Dorji et surtout les deux trios avec Julien Desprez : Mopcut et Abacaxí.
L’autre artiste en résidence du festival est le batteur autrichien Lukas König -on y reviendra - mais le guitariste français présente trois de ses projets à Saalfelden. Mopcut donc, avec la chanteuse américaine Audrey Chen et Lukas König. Ce trio radical place le son brut et fragile au centre du propos : c’est comme une plume de lave qui s’élèverait, portée par le souffle d’un cri.
Sur la même scène, il est aussi avec Jean-François Riffaud à la basse et Max Andrzejewski à la batterie, c’est Abacaxi.
Performance presque dansée, mise en lumière par les musiciens eux-mêmes, il s’agit d’un métalangage urbain et industriel qui repose sur un postulat simple : tout tient en apesanteur. Merveilleux. Enfin sur la grande scène, il présente, avec Rob Mazurek le fameux projet T®opic, un ensemble international d’improvisateur.trice.s rompu.e.s aux échanges télépathiques et aux couleurs acidulées. La version est moins frontale que celle entendue à Sons d’Hiver en février, l’air circule plus dans le son de l’orchestre, mais l’énergie est toujours la même.

Une génération autrichienne qui prend une place prépondérante dans l’espace jazz et musique improvisée européen

De Lukas König il sera question pendant out le festival, avec différentes propositions dont je retiens le trio qu’il forme avec l’étonnant bassiste électrique américain Shahzad Ismaily et Briggan Krauss, qui passe du saxophone à la guitare ou également le duo qu’il forme avec le saxophoniste Leo Riegler. König est également membre du collectif/groupe Kompost3 et fait partie de cette jeune génération de musicien.ne.s autrichien.ne.s qui semble prendre une place de plus en plus prépondérante dans l’espace jazz et musique improvisée européen. Aussi, lors d’une rencontre entre musicien.ne.s autrichien.ne.s et professionnel.le.s du jazz, on a pu entendre le solo de violoncelle très inspiré et original de Clemens Sainitzer. [4]

La petite salle du tribunal est régulièrement bondée et surchauffée comme pour le concert de la chanteuse turque Cansu Tanrıkulu et son quartet MeoWn avec Jim Black à la batterie, pour un show plein d’humour (les musicien.ne.s sont grimés en chats) et avec un traitement vocal original qui confirme la valeur de cette musicienne.

C’est aussi là que se joue Melting Pot, le dispositif qui rassemble des musicien.ne.s européen.ne.s choisis par des festivals ou salles qui les programment à tour de rôle. Celui-ci réunit cinq artistes choisi.e.s par Allemagne (Jazzfest Berlin), de Pologne (Jazztopad de Wrocław), de Norvège (Oslo Nasjonal Jazzscene), de Belgique (Handelsbeurs Concertzaal, Gent) et bien entendu d’Autriche avec le Saalfelden Jazzfestival. Le mélange prend bien entre ces musicien.ne.s, ce qui tend à confirmer que les frontières européennes n’ont plus cours en matière de musique improvisée. La batteuse autrichienne Katharine Ernst, bien que coincée derrière sa batterie sur la petite scène, impressionne par sa stature et sa présence.

Kobe Boon, Mia Dyberg, Katharina Ernst, Andreas Roysum et Zbigniew Kozera - Melting Pot @ District Court

Ce quarantième anniversaire a été fêté avec succès et lors du discours d’inauguration, l’un de fondateurs du festival s’étonnait que le jazz ait pu placer la bourgade de Saalfelden dans le circuit des festivals européens au même plan que Berlin, Lisbonne, Oslo ou Sarajevo, pour ne citer que des capitales.
Il y a d’autres festivals similaires en Autriche, celui de Bezau organisé par le batteur Alfred Vogel et celui de Salzburg dont la programmation est plus mainstream mais très ouverte aux aventures musicales.

par Matthieu Jouan // Publié le 22 septembre 2019
P.-S. :

Un petit film retrace les moments clés du festival 2019 :

[1Il y a aussi la version enneigée du festival avec 3 Days of Jazz, du 17 au 19 janvier 2020 avec quelques bons concerts.

[2Saalfelden et Leogang sont deux villes qui partagent leur office de tourisme.

[3Merci à l’équipe du festival pour l’invitation et l’accueil sur place.

[4Il faut dire aussi que le pays peut compter sur l’Austrian Music Export et Helge Hinteregger, délégué au jazz et à la musique improvisée, pour assurer la promotion dans les différents festivals européens.