Scènes

Michel Portal aux Bouffes du Nord

La carte blanche annuelle de Michel Portal aux Bouffes du Nord. Récit de son superbe concert du 15 novembre.


Bernard Lubat remplacé par Daniel Humair et Andy Emler ; un départ crispé pour faire place à une fête musicale où l’improvisation et les gags théâtraux firent excellent ménage. Voilà ce à quoi eurent droit les spectateurs du théâtre des Bouffes du Nord qui ne voulaient visiblement pas laisser partir les musiciens.


Michel Portal (anches, bandonéon), André Minvielle (voix, percussions), Andy Emler (piano, synthétiseur), Daniel Humair (batterie)


Jeudi 15 novembre 2001

Particulièrement ému, Michel Portal annonce au micro que Bernard Lubat a été victime d’un accident de la route, et ne peut, bien sûr, pas être présent au concert de ce soir. Deux fidèles compagnons de longue date, Daniel Humair et Andy Emler ont accepté de remplacer au pied levé le turbulent gascon. Les musiciens ne partent donc pas dans des conditions de sérénité absolue et la musique s’en ressent, crispée, ne débouchant sur rien de « concret ». Même sur le plus portalien de ses thèmes, Pastor, Portal semble ne pas vouloir entrer dans la partie. Certes il cherche plus la mélodie maintenant, et moins à entraîner ses groupes dans de furieuses variations libertaires (quoique le concert de ce soir allait nous prouver le contraire), mais cela se traduit de temps à autres par une grande mollesse.


Et puis il suffit que sur une brève coda de ce même « Pastor », où la batterie d’Humair claque sous les clusters d’Emler pour que l’on sente que la musique va enfin se livrer. Poussé par un André Minvielle des grands soirs, les musiciens se trouvent enfin et une ambiance réjouissante de fête remplit la salle. Des moments assez incroyables se produisent, inattendus comme cette coda en forme d’opéra-bouffe avec le même Minvielle dans le rôle de la cantatrice ! D’autres où l’on se regarde pour connaître la suite des évènements, et l’on décide de calmer le jeu par une partie de volley improvisée avec un sac en plastique.


Michel Portal trépigne comme un jeune homme, tape du pied, crie (beaucoup), semble en état permanent de jouissance et pique même un fou rire devant les facéties répétées de ses compères ! Alors évidemment cela n’a rien de très construit, cela passe par des moments plus faibles que d’autres…mais qu’importe l’essentiel n’est pas là. Ou si justement, car le propre de Portal n’est-ce pas justement ces moments de frénésie pure, alternés avec des instants où l’on frise la « catastrophe » ? N’est t’il pas en train de livrer devant nos yeux ce qu’il est vraiment et ce qu’il cherche semble-t’il à ne plus trop être ?
Quand il s’empare de deux clarinettes, les pointe vers le ciel, et les fait rugir, il n’est pas sans évoquer les grandes heures des festivals de Chateauvallon.


Soirée de nostalgie alors ? Il y a un peu de ça. Surtout le sentiment de voir quatre copains jouer leurs envies jusqu’au bout et donner le souffle du présent à des thèmes du passé. Quand ils attaquent « Changement » sur un tempo frénétique soutenu magistralement par Humair et Emler, le bandonéon de Portal et le scat de Minvielle entrent dans une transe absolue. Le public exulte et bien sûr en redemande. Ce sera Mozambique le morceau le plus connu de notre basque polyinstrumentiste.


Quand, en deuxième rappel, Portal reprend son bandonéon, c’est pour nous jouer Los Inclassables, ce titre qui leur collait si bien à eux, les Lubat, Guérin, Francioli du mythique Chateauvallon 76. Sous ses doigts il nous convie à une kermesse qui sent bon le terroir, à une fête de l’Huma imaginaire. Dernier rappel, ce sera « Indifférence » chanté par Minvielle, bien sûr pour Bernard Lubat. C’était la conclusion que l’on attendait en fin de compte. Cette soirée lui était naturellement dédiée.