Entretien

Nicolas Kummert

Rencontre avec un jeune saxophoniste lauréat du Django d’Or du Nouveau talent 2003

A vingt-quatre ans, le saxophoniste Nicolas Kummert s’est vu remettre un Django d’Or du Nouveau talent 2003 le 13 novembre 2003. Son talent ne demandait qu’à être reconnu, à preuve les deux albums où Kummert joue un rôle essentiel (celui de 4 et 02 d’Alexi Tuomarila), sans compter de nombreux concerts. Citizen Jazz en profite pour publier une interview menée le 8 avril 2003, puis mise à jour par e-mail.

© Jos L. Knaepen

- Commençons par ton actualité. Comment le groupe 4 s’est-il créé ?

Nous nous connaissions déjà tous les quatre pour avoir travaillé ensemble au sein de différents projets. L’idée est venue du guitariste Marco Locurcio et de moi-même : on a eu envie de faire un groupe. Marco a pris les choses en main ; au début, il a pensé au bassiste Jacques Pili, avec qui il travaillait parailleurs. On connaissait tous les deux Lieven Venken, le batteur, avec qui je jouais régulièrement. Cela fait environ un an que nous sommes ensemble. Le groupe évolue comme ça vient. On partage le goût de la musique assez simple mélodiquement, mais on n’a pas réfléchi à une direction particulière.

Depuis peu, et pour cause d’éloignement, Eric Thielemans remplace Lieven, qui vit à New York. C’est tout nouveau mais je suis très confiant dans l’avenir du groupe. Eric est, comme Lieven, un batteur fantastique, mais ils sont très différents. La musique va donc certainement évoluer. C’est un des grands plaisir de nos vies de musiciens - créer ensemble. Si le batteur change, tout le groupe change. C’est passionnant et je me réjouis de jouer en janvier lors d’une tournée avec ce groupe (tournée des Lundis d’Hortense).

  • Le répertoire a été écrit spécialement pour ce groupe ?

Il est constitué pour moitié de compositions personnelles récentes et pour moitié de compositions d’il y a un an ou deux. Quand on a commencé, on n’avait que trois ou quatre morceaux, puis chacun en a amené. Je trouve très intéressant de jouer des compositions. Si tu composes, c’est obligatoirement pour que ta musique soit jouée, donc si je ne trouvais pas de groupe pour jouer mes compositions, je n’en ferais plus.

Par exemple, pour Matonge j’avais la guitare acoustique de Marco en tête. C’est la première fois qu’un groupe me permet ça : avant, c’étaient toujours des groupes avec des pianistes ou des guitaristes électriques. C’est un morceau composé sur la base d’un rythme rwandais. Comme je joue un peu avec des musiciens africains, ils m’ont fait découvrir ce 5/4 typiquement rwandais dont j’ai voulu faire quelque chose de personnel. Quand il a fallu lui donner un titre, je trouvais qu’il avait un esprit assez Matonge [1] : la Belgique et l’Afrique en même temps, la transposition d’un rythme africain à la manière belge. Ce n’est pas de la musique africaine, mais belge, ou peut-être bruxelloise.

J’ai rencontré Alexi au Conservatoire de Bruxelles. Il a commencé avec Teun Verbruggen et Christophe Devisscher, puis m’a proposé de les rejoindre il y a 3-4 ans. Sur 02, nous jouons des compositions personnelles, il n’y a pas énormément de morceaux swing, malgré l’instrumentation traditionnelle « quartet jazz » piano-sax. Les gens ressentent souvent cette influence nordique, Bobo Stenson ou le quartet européen de Keith Jarrett.

Là aussi, le groupe évolue. Notamment suite au changement de bassiste (Gulli Gudmundsson remplace Christophe Devisscher) et parce qu’Alexi veut emmener le groupe vers un univers plus « jazz ». C’est difficile à expliquer, il faut venir nous écouter.

Le nouvel album a été enregistré en France. On a remporté le Tremplin Jazz d’Avignon, ce qui nous a fait gagner deux jours de studio ; la Warner en a payé un en plus. Il n’y a pas de changement radical par rapport au premier disque, mais on se connaît beaucoup mieux, la musique a évolué. Il est distribué et commence à s’exporter, à franchir un cap. En Finlande, il y a plus de place pour le jazz dans les journaux et à la télévision. Ici on peut vendre 10 000 disques, mais c’est rare, il faut que ce soit Toots ou Philip Catherine, alors que là-bas, un jeune pianiste peut y arriver après deux-trois disques. Il y a plus de promotion et de subventions pour la culture, donc plus de gens qui vont au concert ; c’est un peu plus à la mode d’aller à un concert de jazz, alors qu’ici beaucoup de mes copains me disent que le jazz, c’est pour les vieux.

Je fais partie de Vivaces, quand Pierre peut engager dix musiciens, et je joue avec d’autres gens comme Jean-Jacques Jacobo, un chanteur/bassiste rwandais et Inno de Sadjo, un claviériste togolais. J’ai un trio, Molo, avec le bassiste Axel Gilain et Teun Verbruggen, avec lesquels les liens d’amitié se sont renforcés lors de voyages en Tunisie et au Maroc. Il y a dans le trio beaucoup plus d’espace, on le ressent quand on joue. Les possibilités d’interaction sont plus évidentes qu’en quartet, on peut même changer à tout moment les schémas sur lesquels on improvise. Avec seulement deux instruments mélodiques on peut se suivre, s’arrêter sur un accord, alors qu’en quartet il faudrait échanger des signes.

Je commence tout juste à jouer avec un groupe dont je suis le leader. C’est beaucoup de travail ! Et j’aime beaucoup ça. J’ai choisi des supers musiciens : Jozef Dumoulin au Fender préparé, Marco Locurcio, Axel Gilain, Teun Verbruggen et le batteur Maxime Lenssens. Deux batteries, pour plus de groove et d’énergie. J’aimerais écrire pour le groupe, mais d’abord je voudrais qu’on jamme ensemble, pour écrire ce que les musiciens ont envie de lire, si tu vois ce que je veux dire. Pierre Van Dormael m’a notamment éveillé à l’importance d’agir de la sorte (même si l’on a une voix forte et personnelle de compositeur). C’est une des nombreuses choses que j’ai apprises de lui, ou en tout cas, c’est ainsi que je formule sa pensée.

  • Raconte-moi ton parcours de musicien.

J’ai commencé le saxophone classique à l’académie à Namur vers huit ans, puis le jazz dans cette même académie. J’ai ensuite fait le stage des Lundis d’Hortense. J’y ai rencontré des musiciens que j’appréciais beaucoup, surtout humainement : j’avais l’impression d’aimer les professeurs que j’y croisais, comme Fabrizio Cassol. Pierre Van Dormael a été mon premier prof de jazz à l’académie. Pas mal, pour commencer ! On ne comprenait pas toujours de quoi il parlait, moi y compris, mais je le trouvais fantastique.

J’ai presque commencé à jouer du jazz avant d’en écouter : quand je suis venu au saxophone, on m’a dit : « Tu peux improviser si tu fais du jazz ». J’ai répondu : « C’est chouette, ça m’intéresse » et de fil en aiguille je suis rentré dans ce monde. Je ne me destinais pas du tout à devenir musicien à plein temps. C’est en faisant ce stage, puis en jouant dans un big band amateur au conservatoire que je me suis découvert un intérêt pour cette musique, qu’on n’entend pas tellement. Prendre quelques cours avec Erwin Vann ou Pierre Van Dormael, aller voir AKA Moon en concert au Kaai, tout cela m’a donné envie de participer.

J’ai fréquenté le Conservatoire de Bruxelles, avec Jeroen Van Herzeele et John Ruocco, et d’autres comme Kris Defoort ou Fabrizio Cassol, qui donnait un cours d’improvisation collective à Etterbeek, que j’ai suivi pendant trois ans et qui m’a beaucoup appris. On apprend aussi beaucoup en discutant avec les musiciens, en les rencontrant au hasard dans un café.

J’ai acheté beaucoup de disques de Coltrane et de Miles, donc il y avait des périodes où je ne sortais jamais de la FNAC avec de nouveaux disques sous le bras. Mais je n’ai jamais vraiment cherché à m’investir dans un personnage. Finalement, les gens que je vois en concert me touchent plus que sur disque. Par exemple, Michael Brecker : sur disque il ne m’a jamais vraiment accroché, mais en concert, il était fantastique, j’ai dû reconnaître que c’était un monstre du saxophone. Je vais aller voir Keith Jarrett bientôt et je m’en réjouis, car j’adore ses disques et je suis sûr que ça va m’apporter encore autre chose.

© Jos L. Knaepen

  • Te retrouves-tu dans une tradition jazz ?

Je ne me pose pas trop cette question. Si je dois vraiment y réfléchir, je dirais qu’il y a un côté Bruxelles, comme le quartier où j’habite, qui fait que je joue avec des musiciens africains, et j’ai envie d’être influencé par ça. Donc, de la même manière que j’écoute des disques de Coltrane, j’écoute Salif Keita ou Abdullah Ibrahim. Cette démarche est à la fois belge et européenne, mais vient aussi du quartier : si j’avais continué à habiter à Namur, je n’aurais pas pu l’entreprendre. Dans la plupart des grandes villes on peut trouver tout ce qu’on veut, mais je crois qu’il y a quand même quelque chose de spécifique à Bruxelles dans son mélange de cultures européennes, avec par exemple des scandinaves comme Alexi Tuomarila.

  • Et par rapport aux USA ?

J’ai commencé par le jazz belge à travers les gens que j’ai rencontrés, avant d’écouter les grands saxophonistes, comme Wayne Shorter, qui font plus partie de l’histoire du jazz, pour moi, même si je les aime beaucoup. Maintenant, je commence à entrer dans ce qui se font aujourd’hui, comme le dernier disque de Kurt Rosenwinkel avec Mark Turner, Branford Marsalis, Brad Mehldau, qui sont des musiciens que j’aime beaucoup. Avec le quartet d’Alexi, on a fait sa première partie à Avignon, au Palais des Papes. On a eu l’occasion de le rencontrer, et il a même rédigé les notes de pochette pour l’album d’Alexi.

  • Quels sont tes buts ?

Continuer à mener des projets que j’aime et en vivre décemment, atteindre une certaine reconnaissance, conduire un groupe, franchir les frontières. D’après ce que j’entends dire ailleurts, on jouit ici d’une bonne protection sociale, ce qui me permet de faire des concerts qui ne paient pas très bien, sans avoir à travailler dans un café ou une usine. On a cet avantage-là par rapport à pas mal de pays dans le monde. La difficulté est de se faire reconnaître en tant que musicien et d’être payé de manière déclarée. C’est aussi un inconvénient en ce sens que si tu es à New York, tu es obligé de faire la musique « de la mort » si tu veux que ça marche, alors qu’ici, tu risques de te laisser un peu porter.

Il y a aussi le problème des médias : s’ils nous soutenaient davantage, il y aurait plus de public, donc plus d’argent pour les musiciens et les patrons de clubs. La situation dans les pays nordiques montre que c’est possible, mais il faut qu’il y ait des articles sur les musiciens de jazz dans les magazines et les journaux de manière régulière. Au niveau des organisateurs de festivals, il faut que notre nom soit vu et revu pour que, quand on les appelle, ils nous répondent : « Oui, j’ai écouté le CD. » On a aussi grandement besoin de fonctionner à l’étranger, car le marché belge est très restreint. Le disque est une très bonne carte de visite ; sans ça on n’existe pas.

  • Tu enregistres à la fois sur une major, la Warner, et chez un petit indépendent belge, Mogno. Comment 4 est-il arrivé sur Mogno et quel bilan tires-tu de ces deux expériences ?

C’est surtout Marco qui a fait les démarches pour trouver un label. On a proposé le disque à différentes personnes, et les gens de chez Mogno étaient intéressés. Ils nous ont proposé une co-production et nous aident dans le suivi, pour trouver des concerts. Parfois les labels se contentent d’envoyer le disque à la presse, mais comme c’est aux concerts qu’on en vend le plus, c’est très bien qu’ils mettent la main à la pâte de ce côté-là. Henri Greindl est musicien, il fait ça parce qu’il aime la musique.

Quand ton disque est produit par la Warner, comme celui d’Alexi, ce n’est pas le musicien qui décide - ils se donnent les moyens de faire du fric avec. Par exemple, on a eu quelques concerts au Portugal et la Warner s’est chargée d’organiser la promotion, soit 5-6 interviews : on n’est pas obligé de passer des heures au téléphone pour espérer décrocher un tout petit article.

Il y a aussi des contraintes, un style visuel à respecter, avoir la photo d’Alexi sur la pochette, quel morceau placer en premier pour les gens qui écoutent l’album dans les magasins, mais généralement ça se passe bien ; on est tombé sur quelqu’un de dynamique en Finlande. L’équipe Warner Jazz en France est super aussi, efficace et sympa. Ils travaillent très consciencieusement, mais sont toujours cool quand on les rencontre. Je crois qu’on a de la chance, ce n’est pas comme ça partout. Jusqu’au jour où ils vont nous demander de faire une chose qui va vraiment nous déranger, mais à laquelle on devra se plier.

Les petits labels ne sont pas forcément les plus efficaces, côté business. Parfois, même un requin peut t’aider à avancer (rires). Mais c’est très chouette de travailler avec Mogno : c’est une bonne équipe, un label qui a vraiment sa place dans le paysage belge.

par Mwanji Ezana // Publié le 3 mai 2004

[1quartier congolais de Bruxelles