Scènes

Party gagnante pour Paul Lay

Nancy Jazz Pulsations – Chapitre 6. Mardi 17 octobre, Théâtre de la Manufacture. Paul Lay Trio.


Paul Lay Trio © Jacky Joannès

Du haut de ses 33 ans, le pianiste Paul Lay parle avec un grand naturel la langue d’un jazz mélodique qu’il est venu partager à Nancy Jazz Pulsations. Une célébration heureuse de l’art du trio, en compagnie de deux orfèvres que sont le contrebassiste Clemens Van Der Feen et le batteur Dré Pallemaerts.

Une fois encore, l’émulation entre salles a peut-être écarté une partie du public du Théâtre de la Manufacture, venu écouter Paul Lay. Pas évident en effet de se frayer un chemin entre le Gyspsy Project de Biréli Lagrène et les Django Memories avec Stochelo Rosenberg et Hono Winterstein, deux concerts événements qui se jouaient au Chapiteau de la Pépinière au même moment. Mais comme dit l’adage, les absents ont eu tort parce que le pianiste nous a rappelé en une heure et demie ce qu’est l’art du trio.

Il y a un an, presque jour pour jour, Paul Lay se produisait sur cette même scène avec Géraldine Laurent dans le cadre de Nancy Jazz Pulsations. On disait déjà beaucoup de bien de ce jeune musicien dont les influences couvrent un large spectre. Il y a chez lui un amour vrai pour des compositeurs tels que Debussy ou Ravel et, du côté du jazz, une passion dont le registre est lui-même très étendu, des origines à nos jours. Paul Lay accueille la musique à bras ouverts et, surtout, accorde une place importante à la mélodie dont la présence est pour lui vitale, elle est son vocabulaire. Au printemps, ce trentenaire surdoué a commis un disque à deux coups chez Laborie : Alacazar Memories, dans une formule en trio avec le contrebassiste Simon Tailleu et la chanteuse Isabelle Sörling ; The Party, avec Clemens Van Der Feen à la contrebasse et Dré Pallemaerts à la batterie.


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Paul Lay © Jacky Joannès

C’est le second trio qui est sur scène à Nancy et va puiser dans The Party l’essentiel du répertoire joué (à l’exception de « Convictions » tiré d’Alcazar Memories et de « Thelonious » en hommage à celui que Paul Lay glisse dans sa musique à la façon d’un fil rouge). Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le concert commence par… « The Party Begins » : on ne saurait mieux dire. Tout de suite, la fluidité de son phrasé aérien emporte l’adhésion, la musique coule avec ce qu’on ose qualifier de grâce. « Convictions », « A Letter », « Valse Rouge », « Regards croisés », « Langueurs »… Paul Lay est à la fois un musicien élégant et un pianiste habité qui sait passer en une fraction de seconde d’un jeu impressionniste d’une grande délicatesse à un martèlement plus frénétique de son clavier. Toute mélodie est pour lui prétexte à une échappée à laquelle sont conviés ses camarades.

Car que dire de la rythmique qui, beaucoup plus qu’un soutien, est à elle seule une double voix chantant avec celle du piano ? Elle est d’abord une histoire d’amitié et d’apprentissage puisque Paul Lay reçut voici quelques années les enseignements de Dré Pallemaerts au CNSM de Paris, avant de devenir son partenaire.
Ce dernier est, on ne le dira jamais assez, un des plus fascinants praticiens de la batterie. Loin d’être un frappeur, il sculpte les timbres avec beaucoup de sensibilité, dans une vibration qui semble parcourir tout son corps. Un spectacle en tant que tel. On a envie de se plonger à nouveau dans Coutances, le magnifique disque qu’il a publié l’an passé en quartet (avec Bill Carrothers notamment, ce pianiste que Paul Lay a sans nul doute beaucoup écouté).
Quant à Clemens Van Der Feen, il est de ceux – pas si nombreux quand on y songe – qui recourent dès que possible à l’archet et savent eux aussi faire chanter leur instrument, ce dont il ne s’est pas privé tout au long du concert. On n’abusera pas des mots convenus, mais l’équilibre entre les trois musiciens, les attentions qu’ils se portent l’un à l’autre, les regards qu’ils échangent, tout cet interplay définit bien l’art du trio.

Qu’on ne se méprenne pas toutefois : Paul Lay n’est pas, avec cette formation très soudée, l’inventeur d’une musique nouvelle, il n’explore pas des territoires inconnus et nul ne saurait le lui reprocher d’ailleurs. Il faut tout simplement lui savoir gré de célébrer, avec une ferveur très communicative et une joie s’exprimant par de grands sourires, cette musique dont la liberté est pour lui comme pour nous tous un véritable appel d’air. En un peu moins d’une heure et demie (un timing serré en raison du concert de Craig Taborn, un autre grand du piano, nécessitant de quitter la salle assez vite), Paul Lay, Clemens Van Der Feen et Dré Pallemaerts ont su trouver les mots qui caractérisent leur association : élégance et sensibilité. De notre côté, une certitude : on les retrouvera vite sur scène, pour d’autres histoires, tout aussi enchantées.

Sur la platine : The Party (Laborie – 2017)