Scènes

Émile Parisien, toujours plus haut

Nancy Jazz Pulsations – Chapitre 1 : 11 octobre 2017, Salle Poirel.
Aruán Ortiz Trio + Émile Parisien Quintet invite Michel Portal.


Émile Parisien Quintet invite Michel Portal © Jacky Joannès

C’est ce qu’on appelle une entrée en matière fracassante. Tête d’affiche de la première grande soirée de #NJP2017, Émile Parisien n’a pas manqué son rendez-vous. On savait toute la force et la singularité de sa musique depuis de longues années, que celle-ci s’exprime au sein de son quartet ou en duo avec son complice Vincent Peirani. On savait aussi qu’Émile Parisien, musicien phénomène, est de ceux – très rares – dont on identifie instantanément le jeu et le son. Ses immenses qualités ont éclaboussé le public venu nombreux Salle Poirel.

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Émile Parisien © Jacky Joannès

L’an passé, le disque Sfumato avait d’autant plus marqué les esprits qu’il scellait une union intergénérationnelle (et d’une stupéfiante beauté) avec le pianiste Joachim Kühn. Si la perfection n’est pas de ce monde, le saxophoniste n’était pas loin de la toucher du bout des doigts. Celui qui fête aujourd’hui son trente-cinquième anniversaire est devenu un très grand de la scène jazz européenne.

C’est le répertoire de Sfumato qui est au cœur du concert à NJP, mais à travers une formule légèrement différente : absent, le septuagénaire de Leipzig est remplacé au piano par Julien Touéry, membre fondateur du quartet d’Émile Parisien et à même de marcher dans les pas de celui dont la musique est très présente à travers plusieurs compositions (« Missing Pages », « Arôme de l’air » par exemple). Quant à Michel Portal, que dire de ce musicien d’exception ? À 82 ans, le Basque est ici chez lui, comme en famille, et prend un plaisir non dissimulé à évoluer aux côtés d’une bande de jeunes qui n’ont peur de rien et surtout pas des chausse-trapes rythmiques et mélodiques qui parsèment des thèmes tels que « Le clown tueur de la fête foraine » ou « Poulp ». La guitare de Manu Codjia, électrique et étincelante – on serait tenté parfois de la qualifier de rock – peut prendre appui sur une rythmique dont on ne sait s’il faut goûter la souplesse ou la force. Certainement les deux. Simon Tailleu (contrebasse) et Mario Costa (batterie) s’en donnent à cœur joie, multiplient les couleurs et les timbres. On évitera le cliché du poumon, mais on doit bien reconnaître que la paire a fière allure et manifeste une constance qui compte pour beaucoup dans le déploiement des fastes de cette musique.

Émile Parisien, lui, est traversé physiquement par chacune de ses notes. Toujours en mouvement (sa gestuelle et ses déhanchements méritent d’être vus au moins une fois !), même lorsqu’il ne joue pas, on le sent à la fois habité par ce qu’il transmet et heureux comme un gamin avide d’exploration qu’il est encore. La complicité avec Portal est évidente. Juste après le concert, il nous confiera à quel point le clarinettiste évolue dans un univers très proche du sien (une composition telle que « Arôme de l’air », pourtant signée Joachim Kühn, ressemble à s’y méprendre à du Portal) et combien il trouve dans ce quintet en fusion toutes les possibilités d’évasion qu’il recherche depuis toujours. C’est qu’au-delà de l’originalité du propos, il y a dans la musique d’Émile Parisien une force poétique et une liberté auxquelles il semble impossible de résister.

Et même si le festival ne fait que commencer, ce concert sera l’un de ses temps forts, voilà qui ne fait aucun doute.

Sur la platine #NJP2017 : Sfumato (Act Music – 2016)


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Aruán Ortiz © Jacky Joannès

Juste avant la prestation explosive du quintet d’Émile Parisien, le public a pu découvrir le trio d’un pianiste cubain, Aruán Ortiz dont les influences dépassent très largement le cadre musical de son pays natal. Si les couleurs caribéennes sont réelles, elles apparaissent plutôt en transparence dans un jeu percussif et hypnotique qui doit tout autant à Monk pour la forme qu’à Ornette Coleman pour le fond. Le saxophoniste est présent à travers le medley « Open and Close » / « The Sphinx » qu’on avait pu découvrir sur le disque Hidden Voices en 2016. Sans oublier des références assumées et fugitives à Bach ou Mozart qu’il faut savoir attraper au vol. Sans oublier non plus Ignacio Cervantes, compositeur cubain du XIXe siècle ayant entre autres étudié au Conservatoire de Paris, dont Ortiz interprétera une danse intitulée « Los Tres Golpes ».
Le pianiste ne dispose que d’une heure pour dérouler sa musique, ce qui est insuffisant selon lui. Et même s’il ne cache pas son plaisir d’être là dans le cadre d’une tournée européenne, il s’en excuse auprès du public, qui aura pu être désappointé dans un premier temps par une longue introduction aux accents très free faisant écho à ce qu’il expliquait il y a quelques mois au sujet de son disque : « Je pense à un cercle qui n’aurait ni début ni fin ». Alors, par manque de temps, le pianiste a plongé sans attendre dans les espaces sinueux de sa musique. Et la suite donnera raison à ceux qui ont su accepter ce moment de forte tension où les trois musiciens paraissent chercher un chemin commun : avec John Hebert à la contrebasse et Gerald Cleaver à la batterie, Aruán Ortiz parvient à unir les forces en présence et à susciter une plus grande adhésion de tous. La musique avance alors en longues progressions, obsédantes et répétitives. Le pianiste peut s’emparer d’un motif rythmique ou mélodique et l’explorer presque à l’infini. La relative froideur des débuts n’est plus qu’un souvenir.
Pour apaiser les esprits et terminer sur une tonalité beaucoup plus sereine, le trio jouera en rappel une version sous forme de boléro de « Alone Together ».
Voilà un musicien qu’on écoutera volontiers de nouveau, en lui accordant cette fois un peu plus de temps.

Sur la platine #NJP2017 : Hidden Voices (Intakt – 2016)