Satoko Fujii Tokyo Trio
Dream a Dream
Satoko Fujii (p), Takashi Sugawa (b), Ittetsu Takemura (d)
Label / Distribution : Libra Records
Devenu en quelques mois l’un des groupes phares de la discographie pléthorique de la pianiste nippone Satoko Fujii, son Tokyo Trio sort avec Dream a Dream un troisième album depuis 2022. Attaché à cette formule qui la place à l’arête saillante d’un triangle qui n’a d’obtus que ses angles, Fujii place ce disque dès « Second Step » dans une relation entre le ciel et la terre. La terre, c’est son piano, main gauche puissante et dévastatrice qui garde la touche très concertante propre à cet orchestre. Le ciel, c’est la contrebasse anguleuse de Takashi Sugawa qui conduit la batterie très sensible d’Ittetsu Takemura. Celle-ci prend à son tour la parole dans le tintement d’un métal qui pourrait sortir d’un temple shinto. Dans cette musique improvisée, alors que l’archet de la contrebasse vient offrir des étendues infinies, c’est la seule touche de soleil levant dans un propos qui évoque plutôt les grands espaces : le piano reprend les rênes, et dans le martellement main gauche, il est plutôt question d’une main droite musardante.
« Dream a Dream » suit un canevas similaire au début. Le piano vibre à l’unisson de la basse, dans un silence scénarisé où la batterie est comme un mât pliant sous le vent. Ce n’est pas la première fois que la musique de Satoko Fujii se veut pleinement élémentaire ; le trio trouve l’assise dans l’ascèse, et lorsque le propos dérive, c’est comme porté par une intempérie fugace. Ecoutons « Summer Day » et le jeu pétillant de Takemura comme une nuée d’insectes agacés par la chaleur d’un vent chaud porté par le piano. Très vite, le jeu de Satoko Fujii chauffe comme autant d’étincelles et enflamme les cordes que la batterie de Sugawa rejoint dans un crépitement ; un vision très contemporaine d’une canicule saturée d’humidité.
Un des désirs du Tokyo Trio consiste à déconstruire le trio jazz classique. Avec un tropisme tourné vers une incarnation physique de l’abstrait, Satoko Fujii et ses compagnons parviennent à renouveler leur propos, à peine un an après Jet Black. Moins intéressée par les entrailles de son instrument, la pianiste nous rappelle à quel point son piano peut être polymorphe, et multiplier les images et le jeu de va-et-vient avec une lecture plus classique (« Rain Drop »). Retrouver ces musiciens est un plaisir renouvelé.
