Scènes

Sketches of Nevers

20è Rencontres internationales D’Jazz de Nevers.


Une question se pose : « Puis-je dire tout bas ce que je pense tout haut ? » Je vais toujours essayer, malgré le sentencieux conseil : « Tu peux écrire ce que tu veux, mais rien de négatif ! » Deux jours de festival en cinq notes de bas de page…

C’est toujours avec grand plaisir que je retrouve D’Jazz de Nevers. La convivialité de son équipe. L’éclectisme de sa programmation, toujours résolument très contemporaine. Ce festival a vingt ans et un bien beau bilan [1].

- Mardi 14 novembre

Sur scène, dans le joli Théâtre Municipal, garanti à l’italienne et d’époque, Charles Lloyd “Sangam” Trio. Trio oui, mais pas sans âme, ne serait-ce que pour l’exceptionnel premier morceau où Lloyd seul, assis au piano s’accompagne d’une main, puis fait un échange piano-saxophone ténor. Quelle sonorité feutrée et sensuelle… Une ange passe ! Nous avons aussi droit à un numéro de chaises musicales : le batteur Eric Harland s’nstalle au piano, Lloyd joue de la batterie, puis du saxophone ou de la flûte. Tout le monde chante, ou assure le “background vocal” derrière une ritournelle exotique de Zakir Hussain qui est plus convaincant aux tablas. Il ne manquait que des bâtons d’encens.

- Mercredi 15 novembre


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La Fanfarine © H. Collon/Vues sur Scènes

Dans la rue, pour ponctuer l’après-midi, il y a La Fanfarine, agréable mini fanfare avec au saxophone baryton Marie Braun - bas résille, bottines et chapeau rétro…

Retour au Théâtre Municipal. Sur scène, Echoes of Spring “Stride no Stride”. Aux pianos, François Raulin et Stéphan Oliva, aux anches Laurent Dehors et Christophe Monniot, confortablement arbitrés par Sébastien Boisseau à la contrebasse.

Ce groupe m’avait enthousiasmé, fin avril, dans le cadre de l’Europa Jazz du Mans. Ici, plus d’effet de surprise. Le répertoire de cet hommage au piano “stride” tel qu’il se pratiquait à Harlem dans les années 1920 et 30 est toujours le même : “Carolina Shout” de James P. Johnson, “Aunt Hagar’s Blues” qui, bien que présenté comme étant d’Art Tatum, est en réalité signé W. C. Handy (dont une autre composition “Saint-Louis Blues » est proposé ici dans sa version “boogie woogie” revue et corrigée par Earl Hines), “Ain’t Misbehavin’” de Fats Waller, un hommage à Willie “The Lion” Smith, et, pour terminer “Kitten on the Keys” de Zez Confrey, avec exposé du thème à quatre mains sur un tempo d’enfer. Le tout revisité.


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Fr. Raulin © H. Collon/Vues sur Scènes

Quand on a la chance d’avoir Dehors [2] aux clarinette et clarinette contrebasse et Monniot aux sax baryton, alto et sopranino, on peut s’attendre à une folle dépense d’énergie et de swing. Tout était au rendez vous. Certains oseront prétendre que c’est facile quand on bénéficie des arrangements si efficaces des deux pianistes. Je pense sincèrement que cet orchestre devrait réconcilier les anciens et les modernes.


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Marc Copland © H. Collon/Vues sur Scènes

Second groupe de la soirée, Marc Copland-Tim Hagans Quartet : Tim Hagans, souriant, avec ses faux airs de Mrs Doubtfire, est à la trompette ; Marc Copland (qui, pour rester dans le cinéma, se la joue plutôt Jacques Dufilho [3]), au piano ; Drew Gress, que nous connaissons bien pour ses prestations avec Uri Caine ou Tim Berne, est impeccable à la basse, et Jochen Rückert, boucle d’oreille, tatouage et vernis à ongles noir, à la batterie.

C’est le quartet Bop par excellence, avec tous les clichés du genre : exposé du thème, solo de trompette, solo de piano, et retour à la maison. Du moins pendant le premier quart d’heure, que l’on peut qualifier d’échauffement. Ils reniflent le terrain. Il y a des bravos, les musiciens sourient. Après un peu convaincant démarquage de “Sweet Georgia Brown”, ils attaquent “Spartacus” de Bill Evans. La mayonnaise a pris. Le solo de Marc Copland est d’une romantique beauté [4] et le morceau se termine par un duo trompette-batterie. Puis c’est “The Sun at the Zenith”, une composition, nous précise Copland (dans un français parfait), inspirée par la prison d’Abou-Ghraïb de sinistre mémoire, avec ses tortionnaires de tous sexes et de tous poils. Il nous dit aussi sa honte face à ces six années de “busherie”, et son plaisir quant aux récentes élections qui ont vu la victoire des Démocrates. [Je suis tellement en accord avec lui que je comprends même que l’on puisse « croire en Dieu », comme le précisent les billets verts. Mais, personne vous oblige, ce qui est mon cas.]] Le titre de ce morceau est tiré du début des Damnés de la Terre de Jean-Paul Sartre. Et, pour les incultes (dont je suis), il le lit. C’est superbe. [5]

Dans son fauteuil, le producteur Philippe Ghielmetti est aux anges. Ses poulains, qu’il doit abandonner pour la seconde fois, sont à la hauteur de ses espérances. Je le connais suffisemment pour espérer que tel Mac Arthur, il « reviendra ». Enfin, souhaitons-le. Pour ceux qui ne le sauraient pas, Ghielmetti a créé et dirigé successivement les labels Sketch et Minium, immédiatement repérables par le graphisme des pochette qui les rend si semblables bien que toutes différentes. A très bientôt, l’ami.


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Tim Hagans © H. Collon/Vues sur Scènes

Puis c’est le rituel du rappel. Un beau rappel. Les musiciens interprètent “You Don’t Know What Love Is” et le fantôme de Clifford Brown en profite pour pointer le bout de son nez hors du pavillon de la trompette de Tim Hagans. Il est environ minuit. Le concert est fini. Presque tous les professionnels de la profession sont déjà couchés.

  • Jacques Bisceglia, intermittent de la chronique.

par Jacques Bisceglia // Publié le 29 janvier 2007

[1que vous pouvez retrouver dans D’Jazz à Nevers - Chemins croisés, recueil de photos de Guy Le Querrec, accompagnées de textes de Philippe Méziat (Bordeaux Jazz festival), et d’une lettre à Roger Fontanel (D’Jazz de Nevers) signée Francis Marmande (Le Monde) [Éditions de l’Armençon, 21390 Precy-sous-Thil)

[2Laurent Dehors m’a confié qu’il lui arrive encore, « une fois par an maximum » que quelqu’un lui propose une blague inédite sur son patronyme. Le jeu est ouvert. Ecrire à Citizen Jazz qui fera suivre.

[3et qui a quelques problèmes avec ses boules Quiès.

[4Il est tard et je n’ai pas mon dictionnaire des synonymes !

[5« War Is Over » a dit l’infect comique-troupier bien protégé sur son porte-avion. Les musiciens du quartet savent que ce n’était qu’un de ses nombreux mensonges. D’ailleurs, le même triste sire a précisé récemment, deux jours avant les élections « uessiennes », que lui seul pouvait « finir la guerre ». Cherchez l’erreur. Ce n’est plus un jeu. Heureusement, la musique est là pour remettre les pendules à l’heure.