Tribune

Trillium, la pièce manquante du puzzle braxtonien

Anthony Braxton dévoile le dernier de ses opéras, Trillium X.


Anthony Braxton © Marek Bouda

Il serait aisé de penser que la carrière d’Anthony Braxton se divise entre ses créations et ses langages d’un côté, traversés par son approche du jazz, et une tentation plus orchestrale de l’autre, nourrie par ses formations plus touffues et par une récente passion pour l’opéra. Ce serait oublier que son œuvre globale est avant toute chose totalement syncrétique et hypertextuelle, nourrie par des liens conscients et inconscients entre chacune de ses compositions qui interrogent les questions philosophiques de l’espace et du temps. À ce titre, la récente sortie du coffret Trillium X, sixième opéra de Braxton, est une démonstration de cohérence et d’intelligence qui a tout d’une mise en application d’années de recherche. Sans rien perdre d’un humour subtil.

Anthony Braxton a écrit la première partie de son opéra Trillium A (appelé par ailleurs « Composition n°120 ») dans le milieu des années 80, alors qu’il était devenu enseignant, lui garantissant de quoi vivre et écrire sa musique. Cet opéra durait une heure. Un acte. Le projet a depuis grandi, sous le signe de la trille (trillium en anglais), cette petite fleur vivace à trois pétales dans une spirale de trois feuilles ; un indice de plus pour ce compositeur captivé par les symboles géométriques qui voit le triangle comme la base d’une logique compositionnelle [1]. Dès le début, ce travail opératique, dans la lignée d’un cousinage ancien - et historique - entre le jazz d’avant-garde et l’opéra, a été intégré aux différents langages et à l’interconnexion des compositions braxtonniennes. On en aura pour preuve l’intégration de la « Composition 120d » en matériel secondaire de la « Composition 141 » sur Ensemble Victoriaville 1988, avec son line up ébouriffant [2].

En réalité, il faudra attendre 1994 et l’album Composition 175/Composition 126 : Trillium Dialogues M chez Leo Records pour voir apparaître le vocable Trillium dans la musique de Braxton. Et la promesse d’un œuvre titanesque. On remarquera que cette première se fait avec le Creative Orchestra qui est, au fil du temps et de sa discographie, une matrice certaine de son travail opératique ; on se penchera sur la « Composition 59 » sur le fondateur Creative Orchestra (Köln) 1978 pour s’en assurer. Dans les mouvements de l’orchestre, dans le travail des vents, les bases de ce travail sont déjà jetées, avec un line up de prestige (Marilyn Crispell, George Lewis, Kenny Wheeler, Wadada Leo Smith…).

Amoureux affirmé du Ring des Nibelungen de Wagner et du Wozzek de Berg, amateur de Monteverdi et surtout du Stimmung de Stockhausen qui l’a grandement influencé, Anthony Braxton s’est fixé comme objectif un cycle de 12 opéras représentant 36 actes pouvant être pris individuellement et dans un ordre indéfini qui constituent une sorte d’aboutissement de ses recherches tant musicales que philosophiques. Esthétiques dans l’essentiel, puisqu’au terme de ce cycle, Braxton envisage de mêler cette musique à des performances vidéo (ce que l’on peut déjà apprécier avec Trillium J et Trillium X), voire de dessins animés ou de théâtre de marionnettes [3]. Avec Trillium X, présenté récemment sur le label PMP avec l’orchestre du même nom dirigé par Roland Dahinden, Braxton a clos avec brio la première moitié du cycle.

Roland Dahinden n’est pas un inconnu dans l’histoire de Braxton. Le compositeur et chef d’orchestre suisse a été, dans les années 90, un régulier des orchestres du Chicagoan en tant que tromboniste, souvent dans les formations issues des premières années de Braxton en tant qu’enseignant à la Wesleyan University. On le retrouve aussi dans Concept of Freedom, paru chez HatHut en 2003 en compagnie de la pianiste Hildegard Kleeb, spécialiste de Braxton [4]. Kleeb est d’ailleurs présente aux côtés de l’orchestre PMP, en charge de transitions qui sont souvent, chez Braxton, des ouvertures à de nouveaux récits.

Les partitions de Trillium X, écrites jusqu’en 2014, montrent qu’il y a dix ans déjà, sa musique avait intégré ses plus récents langages comme Zim ou plus sûrement Lorraine, notamment dans le premier acte, « Voyage To The New World » (une histoire de pirates) et ce jeu sur la texture du son avec, dans l’orchestre, trois accordéons et trois cymbalums qui offrent beaucoup de liant. L’histoire ne s’arrête pas là : on sait que le jeune homme de 80 ans vient de terminer l’écriture de cinq actes de Trillium L, portant à 23 le nombre de dimensions opératiques pensées par Braxton.

L’ironie et l’humour de Braxton se trouve aux quatre coins du livret

Dimensions ? Oui, car comme nous l’avons dit, chaque acte est indépendant et projette le récit dans un décor que la culture populaire ne renierait pas, de la lutte entre hommes et robots sur l’acte II au clin d’œil à Docteur Folamour dans l’acte IV. Anthony Braxton écrit les livrets de ses opéras avant la musique, favorisant le sprechgesang et le récit-chanté au détriment de la performance. On sait depuis le fabuleux travail de Kyoko Kitamura [5] sur GTM (syntax) 2017 que la voix est un partie intégrante de la réflexion de Braxton sur ses langages, l’écriture première du texte permettant à l’orchestre de sculpter la musique à partir du matériau des mots. « Three Sisters », l’Acte III, s’ouvre avec une pointe d’ironie sur une impression de big-band de jazz déglingué, à l’image de sa vieille « Composition n°55 » pour le Creative Orchestra. C’est bien l’atmosphère qui est le sujet de cette musique, qui agit comme un calque, ou plutôt une multitude de calques infusés de cordes ou de vents qui viennent souligner un propos souvent mordant : on gardera en mémoire ce mot d’un pirate à propos de son métier dans l’acte 1 : « Cette profession est à peu près aussi terrible que le free jazz ». L’ironie et l’humour de Braxton se trouvent aux quatre coins du livret : si la méthode heuristique de Braxton vaut pour son travail orchestral, elle marche de la même façon avec ses opéras.

Anthony Braxton © Marek Bouda

On a le sentiment, à l’écoute de Trillium X, que la notion de temps et celle d’espace, déjà saillantes dans les récents travaux du compositeur, sont ici la raison d’être du propos. Depuis les débuts de Trillium dans les années 80, les personnages ont la même identité d’un opéra à l’autre : Ntzockie est toujours Ntzockie, qu’elle soit pirate ou contestataire, qu’elle soit jouée par Kitamura ou, comme ici, par Barbora Jirásková ; Helena, jouée par la soprano Eva Esterková, est toujours l’incarnation du courage ; c’est celle qui souvent est la soprano 1, à l’inverse de Ntzockie, plus concernée par les arias ; Zakko, joué par Ales Janiga, est une voix de basse elle aussi très en avant. Les personnages sont immuables dans une musique qui a beaucoup de tempérament. Il est donc davantage question de Caractères, comme dirait La Bruyère, que de véritables incarnations. Des caractères qui se propulsent au cœur des siècles, des courtisans excités (« Three Sisters », Acte III) à la IIIe Guerre Mondiale (« Four Disasters », Acte IV). Tout est fluide dans les personnages de Braxton : le genre, le temps, l’espace. Il en est objectivement de même pour la musique, sur la base de ce qui se construit dans ses langages depuis la Ghost Trance Music (GTM) : tout est interconnecté, tout est mutable et s’imbrique à la perfection.

Le rôle de Hildegard Kleeb est ici tout à fait sensible. Puisqu’il n’y a pas à proprement parler des exposés de thèmes, procédé classique de l’opéra, au regard du caractère labile des actes, la pianiste intègre, dans son excellente connaissance de l’œuvre braxtonienne, des compositions anciennes comme la « Composition n°33 » - qui date de l’aventure Arista - à la fin de l’acte I. Ceci pose le propos de Trillium comme éminemment holistique : les époques se répondent mais surtout discutent entre elles, se font face, s’incrémentent à la manière, globalement, de ce que Braxton avait développé dans son langage Echo Echo Mirror House (EEMH), où Trillium avait une large place. Ici, ces liens ténus se perpétuent avec des solos rares et fugaces qui évoquent Taylor Ho Bynum ou Sarah Dicker, comme un miroir renversé.

Au-delà de toute cette réflexion théorique, de cette perspective braxtonienne qui rend sa musique unique, il y a aussi le plaisir intrinsèque de découvrir Trillium X joué, hormis Kleeb et Dahinden, par des musiciens qui ne font pas partie de la famille Braxton, comme ce fut le cas de la « Composition n°237 » ou Trillium E avec Nicole Mitchell, Reut Regev, Jessica Pavone ou Tomeka Reid. Le PMP ensemble ou Prague Music Performance a certes une bonne connaissance de la Creative Music, mais ce sont pour une grande part des musiciens contemporains. Entendre cette formation s’approprier la musique de Braxton et lui donner un lustre nouveau est tout à fait passionnant. On pénètre la musique de Braxton non pas avec des oreilles nouvelles, mais avec là encore un champ étendu qui ancre Braxton parmi les compositeurs incontournables du XXIe siècle. Citons le New York Times à propos de la création du spectacle à Prague : « Sa prestation à Prague a démontré à quel point les compagnies d’opéra américaines et le public américain passent à côté de quelque chose en négligeant ce projet… ».

Il y a un plaisir indéniable et plein de fraîcheur à écouter « Three Sisters » [6], l’acte III et son histoire abracadabrante où trois sœurs attendent Marie-Antoinette dans un salon baroque du XVe siècle : jeu avec le temps, jeu avec l’espace qui dépasse même la musique !

La carrière d’Anthony Braxton commence dans les années 60 où divers entomologistes décatis l’ont enfermé dans le jazz qui n’est qu’une des expressions chères au compositeur.

Le coffret Trillium X propose deux versions de l’opéra : une en studio, enregistrée à Darmstadt en août 2024, et l’autre en public à Prague un an avant. Si notre préférence va à la seconde, qui a la saveur de l’instant et se révèle plus pétulante, la version studio a la valeur de la consécration et, disons-le, le goût de la revanche. La carrière d’Anthony Braxton commence dans les années 60 où divers entomologistes décatis l’ont enfermé dans le jazz qui n’est qu’une des expressions chères au compositeur. Il n’aura eu de cesse que de sortir de ce carcan pendant les 50 ans suivants, et c’est à Darmstadt sans doute, et sa célèbre Internationale Ferienkurse für Neue Musik chère à Berio, Ligeti, Stockhausen ou Boulez, qu’il a été définitivement consacré en dehors d’un cercle brillant mais compressif.

On finira par une citation de Braxton, présente dans les très riches et denses notes de pochette : « Mon système musical est comme un puzzle géant qui peut être reconstruit pour répondre aux objectifs de l’artiste créatif ou aux particularités spatiales créatives, ou pour différentes configurations instrumentales. ». On ne saurait être plus précis. Avec Trillium, Braxton est en train de boucler, ce qui est ici le contraire de clore, un circuit versatile et d’une richesse sans pareille. On ne peut qu’être ébloui d’un tel travail au résultat époustouflant.

par Franpi Barriaux // Publié le 28 septembre 2025

[1On notera que 12 opéras et 36 actes sont des multiples de 3.

[2Anthony Braxton (as, ss), Paul Smoker (tp), George Lewis (tb), Evan Parker (ts), Bobby Naughton (vib), Joëlle Léandre (b), Gerry Hemingway (perc).

[3Braxton l’écrit dans ses notes de pochettes du coffret Trillium R.

[4On aura de cesse de conseiller l’écoute de Anthony Braxton – Piano Music (notated) 1968-1988, NDLR.

[5La vocaliste joue Ntzockie sur Trillium E, paru en 1999 mais aussi dans Trillium J, ndlr.

[6Évidemment, on pense à Tchekhov, mais il est loin… Peut-être davantage Eötvös qui adapta la pièce en opéra ?