Scènes

Un peu de téloche avant la bamboche

Wanderlust Orchestra et Baa Box sur AdLib TV


Wanderlust Orchestra (copie d'écran)

Les chanteuses Ellinoa et Leïla Martial se sont côtoyées récemment dans l’ONJ. Elles sont, dans les artistes de la nouvelle génération, parmi les plus inventives et les plus joueuses. Alors que la période des confinements liés au COVID semble s’effacer pour quelque temps, il semble pertinent de se remettre en ordre de marche pour aller voir des concerts incarnés dans les salles et les festivals. Quoi de mieux que de se poster devant deux récitals de la plateforme de streaming AdLib ?

Le Baa Box de Leïla Martial avec ses complices Pierre Tereygeol et Eric Perez offre toujours la certitude du jeu. De l’amusement simple, communicatif, sans arrière-pensée et finalement absolument poétique. Leïla Martial chante, évidemment, mais elle joue aussi : de la kalimba, de sa lutherie personnelle qui fait de petits récipients une flûte de pan colorée... Et puis la comédie aussi. On sait que le trio a un amour particulier pour la culture circassienne, et c’est - aussi - à un spectacle de clowns que nous assistons. Des clowns virtuoses qui jonglent avec les instruments-jouets. Des clowns cascadeurs qui frappent et soufflent, mais s’harmonisent surtout, dans une débauche d’inventivité. C’est magique, un spectacle de Baa Box, et c’est même fait pour ça. Les échanges entre les musiciens sont rodés, on les sent capables de tout et on les aime tout particulièrement ainsi que leur spectacle à déguster sans modération. Un mot banni du vocabulaire de Leïla Martial.

Baa Box (copie d’écran)

Projet très ambitieux porté par Ellinoa et son Wanderlust Orchestra, Ville Totale est une œuvre conçue pour être spatialisée, avec une distribution élargie ; en témoigne par exemple la présence de nombreuses cordes, parmi lesquelles Séverine Morfin à l’alto ou Widad Abdessemed au violon, en plus de la fidèle Héloïse Lefebvre. Qui dit nombreux musiciens et travail sur l’espace dit importance du relief : ce qui impressionne chez Ellinoa, c’est justement la multitude. Des ramifications qui peuvent venir de nulle part mais s’ordonnancent, se découpent en larges avenues et en ruelles sinueuses où quelques instruments se faufilent. Le cor anglais de Balthazar Naturel, le piano préparé incontournable de Thibault Gomez ou les batteries de Gabriel Westphal et Léo Danais construisent avec la compositrice une ville tentaculaire, gloutonne et franchement inquiétante où naît une dystopie. Une ville où il faut grimper pour voir le ciel et respirer. Pour s’élever, en même temps qu’un orchestre épris de liberté où le tromboniste Paco Andreo et le saxophoniste Illyes Ferfera brillent particulièrement.

Ellinoa & Wanderlust Orchestra (copie d’écran)

Hymne à l’émancipation, Ville Totale commence par s’appliquer directement à l’orchestre. Wanderlust est transfiguré par une partition qui montre l’importance qu’a prise Ellinoa dans le paysage actuel du jazz et de la musique improvisée. Depuis son passage dans Rituels, le programme de l’ONJ, elle a su cultiver un goût pour la liberté qu’elle s’autorise peut-être davantage. Voilà un projet qui va maturer, mais qui se déguste déjà en gourmet. La diffusion sur la plateforme AdLib permet l’écoute au casque et un traitement binaural des plus délicieux, même si le transfert du concert sur un écran et un bon ampli témoigne fidèlement de toutes les dimensions du son. Nul doute que d’assister au concert en chair et en os incarnera encore différemment cette ville toute droit sortie des Monades Urbaines de Silverberg et que l’on a la chance de surplomber avec un orchestre et une chanteuse solaire.