Scènes

La Biennale de Jazz se promène au bord de l’eau

Deux jours pour un marathon de concerts au CMDB du Perreux sur Marne (94)


Entre clin d’oeil à la fédération Grands Formats et focus sur la jeune génération, la biennale de jazz organisée par le Centre Des Bords de Marne (CDBM) et dont la programmation est confiée à Jean-Marie Machado réunissait, sur deux jours, onze concerts et cinquante artistes au Perreux-sur-Marne. L’occasion d’une visite panoramique dans un lieu magnifique où se croisaient des incontournables comme Henri Texier ou Airelle Besson et de surprenantes découvertes, égrainées durant le week-end.

Le vendredi soir était dédié aux Grands Formats, et pas seulement parce que le hall du CDBM accueille une remarquable exposition d’images des figures de la fédération. Dans la salle, respectivement avant et après un solo de Richard Galliano, on retrouvait Les Rugissants du pianiste Grégoire Letouvet et The Ellipse, la nouvelle formation de Régis Huby avec le quatuor IXI en base, plus une dream team rassemblant des fortes têtes comme Guillaume Séguron, Catherine Delaunay ou Michele Rabbia. À ne pas louper donc, faute que votre serviteur a commise ; mais nos photographes [1] n’en tarissaient pas d’éloges le lendemain. Les nombreuses dates à venir, et - nous l’espérons - un disque, permettront de se rattraper, voire d’expier un impardonnable contretemps.

Le lendemain après-midi, place aux sauriens ! Certes, le quartet Ozma où émargent Tam de Villiers et Julien Soro est depuis longtemps dans la place, mais de là à en faire des dinosaures... C’est pourtant bien de quoi il est question dans le ciné-concert autour du Monde Perdu de Harry O. Hoyt, un film d’aventure de 1925 oscillant entre bricolage astucieux et histoire d’amour entre Lloyd Hughes et la belle Bessie Love. Les dinosaures terrifiants de non-réalisme sont un terrain de jeu idéal pour une musique nerveuse dont le batteur Stéphane Scharlé est la pierre angulaire. Soro, exceptionnellement au clavier, se charge de l’étrangeté et de la diffusion d’une joyeuse tension entretenue par la basse d’Edouard Séro-Guillaume et la guitare de Tam de Villiers, qui n’hésitent pas à convoquer parfois le rock dans une lecture pertinente d’un film oublié mais loin d’être mineur.

Ozma © Franpi Barriaux

Autre ambiance à quelques mètres de là, dans la petite salle du CDBM, où l’on découvre les frères Jassef, des habitués des lieux pour avoir grandi au Perreux. On connaît Léo, l’aîné pianiste qui s’était fait remarquer dans le Trio à Lunettes. Son jeune frère Jules est trompettiste, et tous deux ont créé un set à base de standards dans une lecture intimiste menée par le pianiste, très à son aise. A ses côtés, le trompettiste semble parfois tétanisé par l’enjeu. Que seraient les concerts de jeunes pousses si tout était parfait et pasteurisé ? Même réflexion pour le Bissap Sextet, qui fait la part belle à des musiciens des conservatoires parisiens. Notamment la base rythmique solide que constituent le contrebassiste Yann-Lou Bertrand et surtout le batteur Côme Huveline, un nom à mémoriser. A leur côté, le guitariste Joachim Machado interpelle, toujours en embuscade mais ne réclamant pas les avants-postes, occupés par le saxophoniste Renan Richard, intéressant arrangeur. Ces jeunes gens touchent à tout, et notamment à la pop qui infuse des choix classiques qui ne demandent qu’à mûrir et se cabosser un peu.

Stracho Temelkovski © Franpi Barriaux

Le soir, c’est la grande salle qui accueille trois sets différents mais cohérents. Stracho Temelkovski commence en solo ; ce Grenoblois aux ascendances macédoniennes, installé sur un tabouret encerclé d’instruments dont une basse 5-cordes, enveloppe des mélodies balkaniques sophistiquées marquées par une vraie nostalgie. Avant tout percussionniste et beatboxer (il jouait dans Lagrima Latina du Danzas de Machado), Temelkovski jongle avec ses objets, non sans malice mais ne cédant pas à la facilité de la virtuosité vaine. La performance est époustouflante, mais nullement démonstrative. Il y a beaucoup de poésie dans cette musique, en témoigne ce tango balkanique à 9 temps (sic) qui fait le lien avec le concert suivant. Stracho Temelkovski anime également un trio avec Jean-Charles Richard et Jean-François Baëz. A déguster sans attendre.

Quarteto Gardel © Franpi Barriaux

Le tango, donc. Celui de Gardel, évidemment, mis en abyme par l’accordéoniste Lionel Suarez. L’Aveyronnais n’a pas tergiversé pour inviter Minino Garay... Le percussionniste argentin, qu’on voyait avant le concert causer cajón avec Côme Huveline, est plus explosif que jamais lorsqu’il s’agit de légendes nationales ! Son entente avec le violoncelliste Vincent Ségal est gaie et animée ; certains moments sont drôles, mais peut-être un peu excluants pour les autres musiciens. Airelle Besson, impeccable et aérienne, reste parfois en marge des facéties, pour mieux briller lorsque le groupe joue « Désert », une de ses brillantes compositions.

Hope Quartet © Franpi Barriaux

La soirée se termine sur le Hope Quartet d’Henri Texier. Que dire qui n’ait déjà été dit ? Entre le contrebassiste et ses fidèles (Sébastien Texier aux clarinettes et à l’alto, François Corneloup au baryton), la relation est télépathique. Comme s’il s’agissait d’une journée consacrée aux batteurs, c’est Gautier Garrigue qui impressionne par sa décontraction et sa disponibilité. Ce n’est pas un scoop, le batteur de Flash Pig n’est pas un perdreau de l’année, mais sans doute n’avait-il que rarement montré autant de générosité. Texier est drôle et pertinent, le propos est rodé sans être lisse et il semble que la synergie entre les soufflants est de plus en plus intense. De quoi finir cette journée en beauté, d’autant qu’avant d’affronter la neige drue qui ne faisait pas trembler les cygnes de la Marne, c’est le big-band du CRR de Paris qui clôturait le festival dans le hall avec un bel arrangement de « A Night in Tunisia » pour rappeler que la relève est là.