Scènes

Jazz Brugge 2014

Tous les deux ans depuis 2002, début octobre, Bruges est pour quelques jours capitale du jazz européen. Retour sur l’édition 2014.


Avec « Jazz Brugge », la Belgique s’est dotée d’une sorte d’« Europa Jazz Festival » façon plat pays, qui a lieu tous les deux ans dans la « Venise du Nord ». Avec cette année une journée focus sur le jazz belge, en pleine verve créative, et une autre sur le label ECM. Nous y étions.

La nouvelle de la mort de Jacques Thollot m’atteint dans le train qui me conduit vers Bruges (Bordeaux – Lille-Flandres – Courtrai – Bruges). C’est Aymeric Morillon qui me prévient, et je tente de faire circuler la nouvelle. Pas facile, depuis un TGV qui traverse des zones aveugles, ou sourdes, ou insensibles. Je me souviens d’avoir photographié Jacques pendant les balances d’un concert organisé dans le cadre du festival Sigma (en 1977 je crois), photos qui ont servi pour le verso de la pochette du disque Résurgence, enregistré à la même époque pour le label bordelais « Musica » d’Alain Boucanus. À l’époque, je n’avais pas bien saisi la force de la musique de Jacques, j’étais fasciné par le batteur, par la légende. Il me faudra Tenga Niña, quelques années plus tard, pour m’ouvrir les oreilles. Il sera resté pour moi, qui le connaissais très mal comme personne, l’homme des résurgences en effet.

C’est la troisième fois que je visite Bruges. Précédemment pour des « showcases » consacrés au jazz belge, puis européen, aujourd’hui transformés en un véritable festival de jazz, même si la dimension locale reste importante, cette année en tout cas. À Bruges, tout converge vers l’immense place centrale, décorée (c’est le mot) de somptueuses façades plus authentiques que nature : il paraît (c’est un habitant de Bruges qui le soutient) que derrière les façades, les immeubles sont vides. Peu importe après tout, ce qui compte c’est le rêve. Ici, il est alimenté partout : canaux, jardins, châteaux, hospices, musées. On peut passer des heures à se promener, la culture affleure partout, et avec elle une certaine forme de richesse, qui vient de loin.

Bruges s’est dotée d’un « Concertgebouw » de grande classe, et maintenant – à l’exception des concerts de midi qui se tiennent encore dans le superbe grenier du « Sint Janshospitaal » - tout se passe dans ce lieu prestigieux : salle de musique de chambre pour les concerts à 19 h 00 et grande salle de concert à 20 h 30 et 22 h 00. Public en nombre dans tous les cas, attentif, enthousiaste, preuve que la greffe a pris et que le festival est devenu l’un des événements importants de la cité. Laquelle, à ce moment de l’année, continue à recevoir nombre de touristes. Quand il fait beau temps, s’attarder aux terrasses et déguster, selon son goût, un chocolat chaud ou une bière de Bruges, est un plaisir qui ne se refuse pas. Dans les jardins de l’hôpital par exemple, qui regorgent de tables accueillantes.

À peine arrivé donc, me voici dans la salle de musique de chambre du « Concertgebouw », pour y écouter un trio formé de Nathalie Loriers (p), Tineke Postma (as, ss) et Philippe Aerts (b). J’avais un souvenir mitigé de la prestation de la pianiste belge, avec contrebasse et batterie, il y a quelques années au « De Werf ». Quant à Tineke, je me rappelle l’avoir entendue à son avantage dans l’hommage rendu à Kippie Moetseki, à Johannesburg, en 2012. C’est donc avec un appétit très aiguisé que je les écoute. Et je ne suis pas déçu. Après la mise en bouche et en doigts habituelle, Nathalie annonce un « Lennie Knows » dédié à Lennie Tristano, et Tineke s’emploie à rendre la double dimension du phrasé tristanien (sensible en particulier chez Lee Konitz et Warne Marsh), qui se doit d’être accentué avec force d’une part, et quasi fluide de l’autre. Ça passe, parfois presqu’en force, mais ça passe, et de façon joliment enlevée. Nathalie, qui soutient sa partenaire du doigt et de l’œil, sourit de contentement. Alternant standards, pièces originales et improvisations, laissant une belle place à Philippe Aerts (quel délice que d’entendre une contrebasse purement acoustique !), Nathalie Loriers guide ce concert vers un beau succès. Et l’on peut ainsi fêter la sortie d’un nouveau CD, enregistré par les mêmes au festival de Gaume l’an dernier, et produit sur le label « De Werf » [1].

Dans la grande salle, c’est ensuite la pianiste belge (quel vivier !) Eve Beuvens qui présente son nouveau projet, avec une équipe très européenne au sein de laquelle on repère Laurent Blondiau (tp). Un jazz très subtilement inventif, qui sait garder ses repères rythmiques et harmoniques tout en laissant une belle place aux débordements. Leur possibilité ainsi posée, on regrettera qu’ils ne soient pas plus fréquents, mais la fraîcheur de l’écriture permettra que les choses évoluent avec le temps, et – souhaitons-le – les concerts. Vient ensuite une institution belge fort réjouissante, la « Flat Earth Society », dans une relecture de pièces empruntées à l’univers de Frank Zappa, avec Mauro Pawlowski à la guitare et en maître d’œuvre. Peu familier des originaux, je prends cette musique comme elle vient, et elle vient bien, soulignant ici quelque trait incisif, et là des possibilités dynamiques emballantes.

Et nous voici (le lendemain à midi) dans l’équivalent flamand du « dortoir des moines » de l’Abbaye de l’Épau : encore plus haut, et plus vaste, en tous cas un lieu parfait pour l’écoute (acoustique encore une fois) de la batterie d’Han Bennink, couplée à la guitare d’un jeune Estonien du nom de Jaak Sooäär. Récemment vu et entendu à Ruvo di Puglia – pas toujours à son meilleur niveau – Bennink est visiblement à son affaire dans ce duo, voué à ce qui lui convient si bien (cf le « Clusone Trio ») : la reprise détournée (mais pas trop) de standards du jazz, qu’il adore faire éclater tout en leur conservant lisibilité et swing décapant. Dynamique, preste, bondissant avec justesse, tonique au point que son jeune partenaire, un rien intimidé, semble parfois subir un peu trop l’emprise du maître, Han Bennink a une fois de plus ravi et emballé son auditoire. Je crois qu’il prend un réel plaisir à ce dialogue avec un guitariste qui connaît bien les codes de la guitare « en danger », et encore mieux la façon de dérouler un thème de Monk, ou « There Will Never Be Another You », sans oublier « It Don’t Mean A Thing ». Un CD existe de leur duo, que je conseille vivement à la fois à l’écoute, et à l’attention de nos programmateurs français [2].


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Graewe, Reijseger, Hemingway © Philippe Méziat

Retour au « Concertgebouw », salle de musique de chambre. Ernst Reijseger (cello), Gerry Hemingway (perc, marimba) et Georg Graewe, ce dernier (au piano) étant le seul que je ne connaisse pas. Une heure de musique improvisée, proposée par des instrumentistes rompus à cet exercice depuis des années (25 !), et particulièrement attentifs à ce que rien d’excessif ne vienne empêcher, ou contraindre, l’expression de chacun. Hemingway [3] joue sur les nuances, caressant les cymbales ou les toms, et se montrant plus expéditif avec le marimba ; Reijseger, lui, déploie la palette de ses compétences, jouant tantôt l’accompagnateur, tantôt le soliste lyrique, et encore ailleurs le comique subversif. Quant à Graewe, il s’inscrit dans cette composition instantanée de façon pointilliste. Les concerts de la soirée proposent d’abord le trompettiste finlandais Verneri Pohjola (en quartet) puis la formation de Renaud Garcia-Fons intitulée La Linea del sur. Le premier brillant et incisif dans un registre post-moderne de bon aloi (disque de référence chez ACT), le second toujours aussi performant, désarmant de justesse et de technicité dans un registre où la séduction s’impose paradoxalement, au-delà même des qualités musicales.


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Ernst Reijseger © Philippe Méziat

Déjà samedi. On nous promet la pluie depuis notre arrivée, mais le soleil brille encore. Dans la salle de l’hôpital Saint Jean, je vois une figure quasi christique, entourée de ses deux larrons : Vincent Courtois (cello), flanqué de Robin Fincker (à gauche) et Daniel Erdmann (à droite), tous deux au saxophone ténor. Comparaison n’est pas raison, mais dans ce lieu marqué par l’histoire de l’art et celle de la religion, il arrive qu’on y pense, et ce n’est pas la grande taille de ces saxophonistes qui va y changer grand-chose, au contraire. En tous cas, il s’y entendent comme en foire, poussent même l’audace jusqu’à se réunir côté gauche pour jouer ensemble, et font passer une belle fin de matinée aux personnes qui se sont déplacées ; le bonheur se lit sur les visages. Au point qu’il m’arrive de penser que cette musique (Mediums) possède une charge érotique manifeste, que soutient très bien Vincent Courtois par ses mimiques de plaisir (et même de jouissance), et que la structure de la musique porte de façon évidente. La scène amoureuse – rappelons-le - se joue toujours à trois, et je ne fais allusion ici en aucune manière au nombre des partenaires réels, mais simplement au fait qu’il faut (au moins) être deux dans ces aventures, plus l’idée du couple – ou de copulation. Ça fait bien trois. Et quand la musique ne copule pas, ne serait-ce qu’un peu, elle n’envoie que du son. Et je n’ai pas dit que c’était pour les ânes.

Le soir même au « Concertgebouw », Rita Marcotulli (p) et Luciano Biondini (acc) me feraient presque mentir tant, dans leur musique, les signes de l’amour débordent, au point que ça en devient rapidement un peu insupportable, en tous cas un rien indécent. Car il y a un moment où le sens – car c’est bien de cela qu’il s’agit – devient trop prégnant, trop lisible, trop appuyé. Les procédés harmoniques et rythmiques de leur musique ont du charme, ils sont efficaces, mais leur répétition et la façon de les adresser à un public qui ne demande que ça pourraient être plus légers. J’en veux pour preuve la façon exigeante (et également bien accueillie) dont, le lendemain, dans ce même lieu, Lucian Ban (p) et Mat Maneri (violon alto) conduisent leur dialogue, dont la pièce inaugurale (une composition de Sun Ra) est un modèle de sensibilité juste, tendue, à fleur de peau, et sans aucun effet adventice. L’attitude des musiciens est d’ailleurs en elle-même un signe, et j’observe que Mat, qui a pris encore de la maturité, concentre toute son attention sur la musique qu’il joue, avec ce large et délicat flottement qui fait le charme de son alto, qui vient peut-être en partie de son père.

La soirée de clôture allait souligner l’une des dimensions du festival, présente au « Concertgebouw », l’exposition consacrée au label ECM. C’est en effet Elina Duni (voc) qui a assuré, avec Colin Vallon (p), la première partie de la soirée, et Tomasz Stanko (tp) a refermé le banc. Nous avions quand même (toujours issu du label de Manfred Eicher !) écouté à midi un trio sous-titré « Libero », formé par Andy Sheppard (ts, ss), Michel Benita (b) et Sebastian Rochford (dm). Une très astucieuse façon de rejouer la liberté aujourd’hui encore (elle ne cesse de ne pas s’écrire), en la redoublant, à partir de thèmes qui frôlent l’esprit d’Ornette Coleman (dansants, primesautiers) tout en y ajoutant le poids d’un Charlie Haden – et là, Michel Benita est tout à son affaire. Andy Sheppard s’y prend comme un chat pour parvenir à ses fins, et c’est d’autant mieux. « Glissez mortels, n’appuyez pas ». Ce qui, en un sens comme en mille, nous ramène à Jacques Thollot, fabuleux fabuliste lui aussi…

par Philippe Méziat // Publié le 27 octobre 2014

[1Le Peuple des silencieux, W.E.R.F. 120, Live at Gaume Jazz Festival 2013.

[2Paru sur le label ICP.

[3Il vient de publier sur son propre label un double CD et un CD/DVD tout à fait passionnants : les premiers sont en trio avec Michel Wintsch (p) et Baenz Oester (b), un CD acoustique, un CD électrique ; le second est presque l’œuvre d’une vie : sous le titre Kernelings il regroupe ses solos (1995 - 2012), et les fait entendre. Indispensable !