Tribune

A la bonne heure ! Onze Heures Onze a dix ans.

Créé en 2010 par Alexandre Herer, Olivier Laisney et Julien Pontvianne, Onze Heures Onze est un label, une structure de production et un collectif de musicien.ne.s


Cette année n’a guère offert d’occasions de festoyer ; cependant, qu’on se le dise, 2020 marquait aussi et quand même les 10 ans de Onze Heures Onze. Créé par le claviériste Alexandre Herer (OXYD, Nunataq, Onze Heures Onze Orchestra), le trompettiste Olivier Laisney (Yantras) et le saxophoniste Julien Pontvianne (Abhra, Aum Grand Ensemble, Kepler), Onze Heures Onze est à la fois un label, une structure de production et un collectif de musicien.ne.s qui comptent dans le paysage, forts d’une décennie de création et de musiques chercheuses. Intelligents, les projets et disques du label ont beau être estampillés jazz, ils mettent en lumière les matières sonores les plus nobles grâce à une attention portée tous azimuts : musique de la Renaissance, minimalisme, contemporain et post rock, fanfares et grands ensembles. Il était temps de faire le point !

Alexandre Herer (c) Laurent Poiget

- Avec 10 ans de recul, Onze Heures Onze, ce label et ce collectif, vous l’imaginiez comment ? Où en sont vos rêves et souhaits du début ?

Julien Pontvianne  : Dans mes souvenirs on n’a jamais vraiment eu de grandes illusions. Au départ il me semble qu’il y a Oxyd, ce groupe qu’a initié Alexandre alors qu’on se côtoyait au conservatoire de Noisiel il y a près de 15 ans. Il y a l’évidence de la coopération, de l’entraide presque, et cette préoccupation qui demandait une réponse assez pragmatique - un rêve que justement nous n’avions pas : puisque personne ne s’occupera de faire vivre nos musiques, c’est à nous de faire le nécessaire pour les partager et les faire exister. On a bien avancé en 10 ans – beaucoup grâce au travail d’Alexandre et à son côté pragmatique d’ailleurs ! – pour autant le cœur de cette réflexion – comment collectivement faire vivre, diffuser, partager nos musiques et celles qui nous entourent – est toujours le même...

Alexandre Herer  : Il n’y avait pas réellement de souhaits, il fallait effectivement se structurer si on voulait faire de la musique notre métier, en faisant qui plus est, seulement la musique qu’on aime (ou presque). Il fallait aussi se structurer pour le faire tout de suite, ne pas attendre que quelqu’un s’intéresse à nous, que ce soit un producteur, un tourneur, ni même un label. Se dire qu’on fait partie du milieu, qu’on peut s’adresser aux diffuseurs avec un projet et un environnement solide, et des financements, le nerf de la guerre.
Finalement, 10 ans plus tard, au moment où l’on quitte « l’émergence », je me rends compte qu’on a été bien inspirés de créer cet outil. Mais au-delà de l’outil, je dois dire qu’avec du recul, constater l’existence de cette famille artistique, de musiciens, amis, proches, moins proches ou électron libre, est fidèle à ce que j’espérais d’un milieu professionnel de passionnés !

10 ans plus tard, au moment où l’on quitte « l’émergence », je me rends compte qu’on a été bien inspirés de créer cet outil

- Pouvez-vous nous rappeler l’origine de ce nom ?

J. P.  : Ça c’est Alexandre ! C’est le nom qu’il avait proposé pour le premier album d’Oxyd. Il y a beaucoup de choses attachées à ce nom, des choses qui nous préoccupent toujours d’ailleurs – les temporalités, la symétrie, la symbolique... Mais bon, aujourd’hui c’est simplement le nom que nous portons, détaché de toutes ces considérations.

A. H.  : Effectivement, le nom est là depuis un moment maintenant et il évoque ce dont parle Julien, sans beaucoup plus de sens caché. Finalement ce nom fait son travail, j’ai l’impression, et reste en tête. En tout cas, je continue régulièrement à recevoir des messages à 11h11 le matin, ce qui montre qu’on pense à nous, en regardant sa montre ou son téléphone !

- À l’image de nappes de sons s’agrégeant avec le temps, la ligne esthétique du label s’étoffe, s’enrichit sans se perdre. Elle est l’une des plus riches des labels et collectifs français actuels. On vous sait très nourris par la musique contemporaine et l’avant-garde rock. Quel est votre rapport au (mot) jazz ?

J. P.  : A la fois énormément de choses et peut-être rien de plus – mais c’est déjà beaucoup – que la musique qu’on m’a fait découvrir très jeune (j’ai commencé à en écouter et en jouer vers 10 ans), dans laquelle j’ai baigné longtemps, pendant toutes mes études musicales, qui recouvre tout le XXe siècle et qui est toujours extrêmement vivante, que j’aime toujours énormément écouter, quel que soit le style... Un mot qui n’a l’air que d’une étiquette mais qui finalement rallie/relie quelques uns de mes ’héros’ musicaux, de Louis Armstrong à Billie Holiday ou Charlie Parker et beaucoup d’autres...

A. H.  : Le mot « jazz » est un mot assez bizarre. Il représente pourtant pour moi la plus grande liberté musicale, couplée à l’exigence, au travail, à l’écoute et au partage entre musiciens. Il représente aussi pour moi la possibilité d’une musique personnelle, instrumentale, qui peut s’éloigner des clichés.
Paradoxalement, pour beaucoup de gens qui sont potentiellement un public pour nous, ce mot évoque une musique vieillissante, pas du tout actuelle, et dès que le mot « free » ou « expérimental » est ajouté, c’est une image de cacophonie qui vient à l’esprit.
D’où mon questionnement récurrent sur ce mot. Le jazz est à la fois notre environnement professionnel, notre cible en terme de public, et représente quelque chose de fort en terme d’ouverture esthétique. C’est pourquoi ces influences, rock d’avant-garde ou musiques contemporaines, ne devraient pas nous empêcher de nous dire qu’on joue du jazz. Mais pour revenir au fameux mot « jazz », le dilemme pourrait se résumer au fait que si on l’enlève on se coupe des professionnels et du milieu, si on le garde c’est du public qu’on se coupe !

- Avez-vous l’impression de porter une voix Made in France, et si oui dans quels contextes ? Vous sentez-vous des affinités voire une fraternité avec des labels étrangers ?

J. P.  : Une voix made in France, pas vraiment. Enfin pas dans le sens d’une revendication en tout cas. Les affinités je les ressens avec tous les labels qui essaient, comme nous, de faire vivre la musique - quels que soient les moyens, les musiques, les pays – avec amour et en essayant de placer le problème de l’argent le plus loin possible dans l’ordre des préoccupations... Et des labels/collectifs comme ça il y en a des centaines, en France comme à l’étranger, et c’est très réjouissant.

A.H. : Non, je ne crois pas trop au Made in France. Je dirais peut être « Made in Pays occidental », sans en être fier. On a sans doute perdu nos spécificités liées aux pays avec la marchandisation et la mondialisation de la musique (et du reste aussi). On trouve encore des différences liées à la géographie dans des pays à forte présence de musique traditionnelle, je dirais que c’est ce type de rencontre qui crée des ponts avec l’étranger.

Faire vivre la musique – quels que soient les moyens, les musiques, les pays – avec amour et en essayant de placer le problème de l’argent le plus loin possible dans l’ordre des préoccupations

- Question qui nous tient à cœur à la rédaction, question donc nécessaire, car elles sont toujours minoritaires : et les femmes chez Onze Heures Onze ?

J. P.  : C’est bien sûr une question essentielle, qui est malheureusement souvent traitée de façon presque puérile. Le fait est qu’on a appris la musique dans différents conservatoires et que durant ces études il y avait très peu de filles dans les départements jazz. C’était flagrant à Noisiel où en une dizaine d’années le nombre de femmes que j’ai croisées dans le département jazz se compte sur les doigts d’une main (spéciale dédicace à Viryane Say et Bénédicte Bahini). Au CNSM ça n’était pas beaucoup mieux... On est à quoi, au mieux, 5% de femmes parmi les élèves peut être ? Étant donné que la plupart des groupes qui existent actuellement se sont montés en grande partie avec des musiciens que l’on a rencontrés durant ses études...
Mais on a bien conscience qu’il faut des modèles, des « symboles »’. Dans nos cas, on n’a pas besoin de se forcer de toute façon. Des filles talentueuses, on en rencontre de plus en plus, le changement se fait naturellement et le temps des conservatoires où on ne côtoie quasiment que des mecs est déjà loin et va s’éloigner de plus en plus.

A. H.  : Je pense un peu comme Julien, mais je trouve intéressant de suivre le mouvement et d’agir pour qu’elles soient plus visibles. Alors il faut le dire : le futur Onze Heures Onze Orchestra à paraître en 2021 est un orchestre paritaire, qui compte quatre femmes, pas choisies parce qu’elles sont des femmes mais parce qu’elles gravitent autour du collectif depuis de nombreuses années.

Julien Pontvianne - Festival Jazz à Vienne (c) Christophe Charpenel

- Le rapport homme/nature, les considérations écologiques, infusent dans beaucoup de projets du label. C’est un sujet au cœur des débats de l’année, qui a vu l’arrêt des tournées à grande échelle, des tournées tout court et obligé la profession à s’interroger sur ces sujets pour sa survie économique. Ou en est votre réflexion collective sur ces questions ?

J. P. : Les tournées à grande échelle ne nous concernaient pas de toute façon. À part pour aller jouer en Asie une fois tous les deux ou trois ans, on ne prend pas souvent l’avion. C’est plutôt en train, quelquefois en voiture. On est tous à des points différents dans nos réflexions personnelles par rapport à ça, qui nourrissent un début de réflexion collective mais qui n’aboutira de toute façon qu’à des choses à petite échelle, des gestes que l’on essaie de rendre un peu plus conscients. On essaie de semer quelques graines par nos musiques, de façon poétique, en utilisant des textes de Thoreau (Silere de AUM grand ensemble, Abhra) par exemple, ou en parlant de banquise (Nunataq), ou d’oiseaux disparus (The Lost Animals d’Oxyd), parce que telles sont nos préoccupations, nos maigres contributions, mais tout ça sera vain si plus haut la cupidité et la soif de pouvoir restent les ressorts principaux...

A. H.  : Effectivement, on ne peut pas dire qu’on soit vraiment concernés par les tournées à grande échelle. Nos modèles économiques font qu’on ne peut pas prendre un vol long courrier pour une seule date, qu’on cherchera toujours à grouper les dates et les destinations. Quoi qu’il en soit, c’est intéressant de parler d’environnement dans nos productions, de manière plus ou moins détournée, car notre modeste rôle ne pourra être qu’en parler : nous ne sommes pas les décideurs de grandes actions.

- En guise de conclusion : vous regardez désormais dans quelle direction ?

J. P.  : Un peu partout ! On a toujours beaucoup d’idées, beaucoup de projets en tête, c’est ce qui nous anime, surtout en ce moment... Simplement continuer à imaginer de la musique, la faire vivre et faire vivre celles des gens qui nous entourent, le plus sincèrement, humblement, joyeusement possible, en étant toujours plus ouverts, enthousiastes, exigeants...

A. H.  : Faire pareil en mieux ! Agrandir la famille artistique, multiplier les collaborations, et comme le dit Julien, toujours de manière humble et ouverte.

par Anne Yven // Publié le 20 décembre 2020
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