Portrait

Andrew Lamb, sur les pas du mouton noir

Un multianchiste américain qui plonge ses racines dans le spirituel


Andrew Lamb, qu’on appelle aussi Black Lamb ou Baba Lamb, est un multianchiste américain qui a longtemps côtoyé l’AACM à son époque chicagoanne. Puis à New-York il a intégré cette avant-garde attachée aux traditions du blues et de ce jazz aux racines spirituelles dans la lignée de Sanders ou bien sûr de Coltrane, auquel on le rattache souvent. On trouve indéniablement, dans la fougue de son ténor, quelques boutures bien prises de la période où le maître jouait avec Rashied Ali. Sa relation avec les percussionnistes est d’ailleurs primordiale.

S’il est un album emblématique de cela, c’est bien New Orleans Suite, enregistré en 2014 sur le petit label Engine Studio avec le Andrew Lamb Trio composé de Tom Abbs à la contrebasse et au violoncelle (on le retrouvera plus tard dans le magnifique Rhapsody in Black) et surtout de Warren Smith, un batteur qui sait aussi donner de la voix, dans un style proche du saxophoniste Lewis Jordan. Ce disque cathartique est motivé par les ravages de l’ouragan Katrina, mais surtout ses conséquences et cette force collective pour ranimer la puissance et l’âme de la ville. Dans « Katrina’s Path », le pivot de l’album, le phrasé de Lamb, tout comme sa relation avec cet incroyable batteur qui fut proche de Max Roach et joua régulièrement avec Braxton, porte en même temps la colère et la renaissance, la tristesse et l’espoir. C’est un disque d’une grande puissance poétique où les cordes de Abbs, et notamment toute leur part rythmique, sont le pivot qui permet aux autres pointes du triangle d’évoluer dans une liberté totale et exaltante. C’est l’histoire de « Black Water » qui navigue au milieu des eaux troubles dans le cliquetis des percussions et les remous de Lamb avant de s’apaiser peu à peu - comme on plonge dans les bas-fonds pour profiter de la poussée et mieux reprendre une bouffée d’air en atteignant la surface.

L’art du trio est la grande affaire d’Andrew Lamb. On l’a entendu dans cette forme avec Henry Grimes, même s’il a aussi participé à de plus grandes formations avec Cecil Taylor. On note, dans la plupart de ses trios, une fidélité pour Warren Smith qu’on retrouve dans un disque sorti chez Delmark en 1995, avec Wiber Morris à la contrebasse. Portrait in The Mist est certainement le plus connu de ses albums, et objectivement le plus coltranien. Le ténor, notamment sur le magnifique « Ear and Air Painters » est un flot bousculé très référentiel... Mais le travail de Smith au vibraphone, alternative qui complète et renforce son goût pour la mélodie et les couleurs, est véritablement fondateur. Cette œuvre est à considérer comme une suite de professions de foi de la part de Lamb, qui rend visite à de nombreuses contrées du jazz, des détours afro-cubains (« Negretta Mix ») jusqu’aux accents de ce blues qui sait garder toute la tension du free (« Portrait in The Mist »). Black Lamb n’a jamais mieux mérité son sobriquet.

C’est dans ce contexte que paraît The Night of the 13th Moon sur le label le Fondeur de Son, un concert enregistré au Bab-Ilo à Paris en juin 2018. On conserve la forme du trio chère à Andrew Lamb ; c’est avec deux musiciens français qu’il fait équipe. On ne sera pas surpris de retrouver des vieilles connaissances de l’ARBF dans cette aventure, tant le principe d’un free ouvert et obstiné correspond aux valeurs des musiciens concernés. C’est naturellement Yoram Rosilio qui est à la manœuvre à la basse, dans un registre très mélodique. Rafael Koerner ferme le triangle avec un remarquable travail de cymbales. Lamb est en liberté totale et s’abandonne parfois à une transe inaltérable qui se fracasse sur une batterie attentive et omniprésente. Rosilio est tempérant, au-delà même de sa propre nature. Dans le premier set, il s’offre un solo très profond, dans tous les sens du mot, qui donne davantage de relief aux massifs environnants. La treizième lune a une topographie heurtée, ce qui n’étonnera personne.

On pourrait imaginer de la distance, du temps pour se trouver, mais dans la seconde partie du premier set, alors que Lamb se fait explosif, la fusion est immédiate, dense et chaleureuse. Rosilio aime l’aventure. Avec Lamb, il est servi. Ce disque est une bénédiction car il permet de rappeler au bon souvenir des Européens un grand saxophoniste trop vite oublié. Il faut toujours suivre les moutons noirs.