Chronique

Anti Rubber Brain Factory & Hmadcha

Serious Stuff & Lots of Lightness - Live 2014

Label / Distribution : Autoproduction

C’est l’un des secrets les mieux gardés du free jazz hexagonal. Une bande informelle, nécessairement plus ou moins clandestine d’une dizaine de musiciens mouvants, avec un noyau. On avait découvert l’Anti-Rubber Brain Factory (ARBF) en 2009, avec Ask The Dust, un album qui fleurait bon le soufre et les souffles rebelles. Pas de chef formel, une organisation collective qui déconstruit tout, y compris les dynamiques d’orchestre. Une figure comme un porte-voix, bien sûr, mais qui veille à la liberté de chacun davantage qu’il ne chapeaute : Yoram Rosilio, ancien contrebassiste de Ping Machine voué désormais entièrement à l’ARBF, tient ce rôle. Son jeu est d’ailleurs à l’image de sa fonction : droit, abrupt et doux, ouvrant la route aux rythmiques complexes des musiciens soufis de la confrérie Hmadcha, fruit d’une tradition multiséculaire à laquelle les musiques fougueusement libres ont toujours aimé s’unir.

Ainsi, la gheïta d’Abdelkader « Ben Brick » Ed-Dibi et le karkabou de Simo Akharraz se lient presque naturellement aux cataractes de l’alto de Maki Nakano et au tuba abyssal de François Mellan (« Le cri du Jnoun »). Ce n’est pas la première fois que l’ARBF franchit la Méditerranée. Fascinés par la transe, Rosilio et ses camarades (on retrouve les indéfectibles Jean-Michel Couchet et Jean-Brice Godet) on déjà enregistré El Hâl en 2011, avec ces musiciens et d’autres. Véritables adeptes des lieux inédits et des performances, la qualité sonore n’était hélas pas toujours au rendez-vous pour traduire l’intensité, la joie et les vibrations collectives que transcrivait imparfaitement la précédente rencontre.

Enregistré en octobre 2014 à l’Institut du Monde Arabe, Serious Stuff & Lots Of Lightness répond parfaitement à la nécessité du témoignage. Les musiciens Hmadcha, notamment, jouissent d’un espace suffisant pour installer une ferveur que l’électronique de Jean-Philippe Saulou souligne discrètement (« Ezön Pyh »). Ce concert est ce qui manquait à l’ARBF pour marquer un peu plus les esprits. L’énergie qui inonde l’album parvient simultanément à briser de nombreux codes et à s’inscrire dans une certaine tradition, du moins à s’en réclamer et à l’honorer. Une tradition d’une vigueur exaltante, pas uniquement soufi, mais aussi héritée du free de Shepp ou de Don Cherry. On trouvera référence plus désagréable.

par Franpi Barriaux // Publié le 24 septembre 2017
P.-S. :

Yoram Rosilio (key, t’bal, dir, arr), Abdelkader « Ben Brik » Ed-Dibi (gheita, karkabou, taarija), Abdelmalek Benhamou (gheita, ganga, karkabou, herrez), Simo Akharraz (voc, karkabou), Najem Belkedim (voc, t’bal, karkabou, tara), Hassan Nadhamou (taarija, voc), Rachid El Ayoubi (ganga, karkabou, derbouka, voc), Abderrahmane Nemini (t’bal, karkabou, voc), Salah Saya (tamtama, ganga, tara, voc), Jean-Michel Couchet (as, ss), Florent Dupuit (ts, fl, pic), Maki Nakano (as, ney), Benoît Guennoun (ts, fl), Jean-Brice Godet (cl, bcl), Jérôme Fouquet (tp), Nicolas Souchal (tp), François Mellan (tu), Jean-Philippe Saulou (elec, fx), Eric Dambrin (dms, perc),