Chronique

Ashley Henry

Who We Are

Ashley Henry (p, elp, voc), Alec Hewes (b, vibes), Myele Manzanza (dm), James Messiah (fl)

Label / Distribution : Naive

Le pianiste-claviériste Ashley Henry, né en 1991, signe un nouvel album en forme de suite utopique, cinq ans après « Beautiful Vinyl Hunter » qui avait été l’un des manifestes du London Jazz actuel. Si désormais ce dernier est reconnu comme l’un des foyers les plus intenses de la jazzosphère mondiale, ses protagonistes doivent se démarquer d’une étiquette qui pourrait devenir convenue. C’est le pari de ce musicien d’origine jamaïcaine sur son nouveau disque. On retrouve avec plaisir des inclinations pour les grooves qui fondent son identité, en particulier le dubstep et l’afrobeat.

Il lorgne aussi vers d’autres horizons, comme la Nuyorican Soul (« Take It Higher », avec ce qu’il faut d’arrangements de cordes et le chant sensuel de la nouvelle égérie soul jazz british Judi Jackson) ou bien vers des rythmiques désarticulées sans jamais perdre de vue le cap des dance floors. Son jeu de piano se fait aérien et n’est pas sans rappeler l’art de l’architecture d’un Ahmad Jamal dont il a pleinement intégré le « less is more ». La virtuosité pianistique de cet ancien élève de la Royal Academy of Music s’allie avec sa profonde révérence pour les traditions noires jusque dans des harmonies subtilement décolonisatrices. Ces dernières sollicitent constamment le collectif, qu’il s’agisse des sidemen recrutés pour l’occasion (le bassiste, au jeu d’une extrême élégance, se fait vibraphoniste virtuose le temps d’un titre, « Tin Girl », quand le batteur déroule des propositions oxymoriques aux nuances rares – « Love at the Venice Biennale » entre autres) ou encore des invités tous plus pertinents les uns que les autres - en particulier, la trompette de Theo Croker qui transperce l’âme sur « Autumn » quand le saxophone de Binker Golding feule de désir sur « Oh la ».

La version de « Mississippi Goddam » (Nina Simone) fait figure de manifeste antiraciste transatlantique : voicings de piano ravageurs, rythmique éruptive, voix confite de rage du leader. La présence d’Aja Monet, poétesse et activiste américaine, en rajoute dans le propos libertaire sur « Fly Away ». Ce disque, conçu comme un retour au vivre-ensemble après les temps pandémiques (la présence de nombreux chœurs appuyant ce propos), est empreint d’une conscience militante subtile, le pianiste déployant une sorte de flow au piano électrique sur un titre avec le rappeur MAK, rehaussé par une rythmique élégante et par une flûte aux effluves funky, qui se lance dans un beau dialogue avec la trompette (« All For You »).
Who We Are « parle de dévotion, d’unité et de rêve collectif », déclare Ashley Henry dans les liner notes : comme on le croit !

par Laurent Dussutour // Publié le 14 septembre 2025
P.-S. :

Avec : Aja Monet (voc), Judi Jackson (voc), MAK (voc), Theo Croker (tp), Binker Golding (ts)