Tribune

Carnet de bord : Rhizottome au Japon - 4

Rhizottome en résidence à Kyoto


Photo Franpi Barriaux

Semaine du 14 Septembre : Reiko

Nous consacrons ce début de semaine à l’enregistrement dans la salle de travail de la Villa. Celle-ci est très résonante mais pas inintéressante, à condition de prendre ses marques et de se placer au bon endroit. Le designer François Azambourg, qui travaille également ici, est aux petits soins. Il nous gave de victuailles étranges, chocolats, mochis et autres nashis (fruits entre la pomme et la poire).

Il nous parle de son intérêt pour la facture du saxophone, et de son expérience en la matière. Aucun planning n’est encore fixé mais la bonne intelligence, la chance et l’habitude de travailler tard nous permettent de bénéficier d’un silence de qualité pour enregistrer pêle-mêle anciens et nouveaux morceaux.

Construisant des dizaines d’objets à partir de matériaux locaux détournés ou non, François Azambourg a amassé au fil de sa résidence d’immenses copeaux aux parfums entêtants, ainsi que des stocks de feuilles pour bentō. Il est probable que la production discographique de Rhizottome soit marquée durablement par cette rencontre. En effet, nous travaillons depuis lors sur l’élaboration de boîtiers boisés et sérigraphiés par nos soins, qui seraient une marque de fabrique du duo.

A partir du mercredi s’initie un passionnant travail avec Reiko Imanishi. Elle descend de Tokyo quelques jours avec son koto sous le bras, essentiellement pour nous voir. Nous sommes aimablement logés dans sa famille à Osaka, dans une belle maison traditionnelle, et en deux demi-journées échangeons autour de nos répertoires respectifs. Nous enregistrons ces allers-retours entre deux continents, toujours accompagnés par un tissu d’improvisations plus déterritorialisé. Reiko utilise parfois d’autres techniques que les plectres traditionnels greffés à ses doigts (baguettes, archet) et envisage de se servir d’effets électroniques pour les concerts que nous avons à faire avec elle à [UrBANGUILD (le 18) et Spinning Mill (le 20). Deux endroits que nous connaissons bien et qui nous ont fait confiance pour ces représentations inédites dont nous-mêmes ne connaissons pas encore le contenu.


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Reiko Imanishi photo Armelle Dousset

Comme souvent nous nous rendons compte que les Japonais nous connaissent mieux que l’inverse. Reiko utilise certes des partitions en notation ancienne, mais possède aussi les versions en portées occidentales qu’elle sait tout autant lire. Allez, un petit effort ! Français râleur, sûr de lui mais paresseux… Les moments d’explications et d’échanges autour du déchiffrage sont passionnants, et même si Matthieu dessine un kanji par minute, il lui offre fièrement la retranscription japonaise du morceau « Veine » - issu du premier disque l’Amaranthe, qui devrait apparaître ici même très bientôt grâce à NoMadMusic.

Seul hic, après avoir passé plusieurs dizaines de minutes à trouver une traduction fidèle du titre et après l’avoir enfin écrit, il se trouve que c’est incompréhensible et apparemment assez drôle pour qu’elle le prenne en photo ! Il était facile de nous délecter du fameux Franponais - c’est désormais notre tour. Elle nous proposera le kanji correct pour Myaku, 脈, « battement », « pulsation ». Et nous jouerons cette gavotte de l’Aven les soirs prochains avec grand plaisir.


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Partition, photo Armelle Dousset

Le soir du concert à UrBANGUILD, le duo accompagne tout d’abord de la danse aérienne. Une performance improvisée quelque peu surréaliste, à laquelle seul ce genre de lieu nous permet de prendre part. Nous nous délectons ensuite - en simple spectateurs cette fois – de quelques pas de flamenco, lors du deuxième set non moins cabaretique. Vient alors notre tour. Nous nous installons chacun d’un côté du koto. Séparés donc par cet instrument de deux mètres de long, nous voici concrètement au cœur de la recherche ; s’éloigner pour partir ailleurs, avec au centre du trio ce point d’ancrage tout de bois, nouveau port d’attache, Kyôto nous y sommes.

Notre invitée a relevé notre bourrée à trois temps « Cavale / Cabane » pendant la nuit, et la joue avec nous ! Nous enchaînerons avec une de ses compositions à l’introduction chantée – Tsujigiri (terme l’ayant inspirée, signifiant « embuscade à l’arme blanche »). S’ensuivra la version personnelle d’une célèbre pièce traditionnelle pour koto et shakuhachi (haru no mi) ; le shakuhachi devenant sopranino pour un temps, au grand étonnement des auditeurs japonais. Une danse d’Armelle en introduction, une harmonisation à l’accordéon en coda, et nous étions déjà en chemin pour bouturer quelques racines coupées ici et là.

Pour finir, « Myaku », cette petite gavotte de l’Aven (dont nous avions déjà façonné les origines bretonnes à notre manière) sera jouée en trio, dans cet autre pays modelé par l’océan. Les analogies ne sont jamais bien loin, nous les greffons à cette double relecture de morceau et les laissons planer au-dessus de nous, confiants. Alors, entre la douceur de l’écoute et le grinçant de l’archet, c’est autant de nouvelles danses à inventer - vertige sans fin qui rassérène.

Le surlendemain, nous sommes de retour à Osaka pour jouer et améliorer notre nouveau répertoire en trio chez Kozo Ono, propriétaire du studio photo Spinning Mill et organisateur occasionnel d’événements. Nous ajouterons au programme deux morceaux en duo et « Roku-dan no shirabe », une des pièces fondatrices du répertoire pour koto. Saine pression, et une nouvelle fois, belle écoute du public qui comme souvent nous décrit son émotion de manière imagée après le concert.


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Armelle Dousset, Matthieu Metzger photo Reiko Imanishi

Prochaine étape : laisser les pièces classiques de côté pour composer ensemble. Car ce qui motive également notre venue, c’est le désir de faire tourner une nouvelle création en France dès l’année prochaine : un spectacle avec invités japonais issu de ces collaborations automnales.