Tribune

Carnet de bord : Rhizottome au Japon - 5

Rhizottome en résidence à Kyoto


Photo F. Barriaux

Nous voici livrés à nous-mêmes en cette semaine du 21. Peu d’obligations, si ce n’est une journée prévue avec Tokiko Ihara en fin de semaine, et un concert du duo le dimanche. Nous passons donc le plus clair de notre temps à la Villa Kujoyama, nous reconnectant un peu avec l’Europe - notre but avoué étant de revenir en France avec musiques et interprètes japonais l’an prochain.

Attelés à notre studio-bureau-lieu de vie, Matthieu a l’honneur de parler Metal dans une interview sur France Musique et se préoccupe de l’avenir de Killing Spree et autres projets. De son côté Armelle prépare le lancement d’un projet de chanson sous peu : Dame Dousset Dame Dissa et moi. Ainsi, parfois, une deuxième journée commence à partir de 21h, avec la possibilité de répéter tard ensuite, ou de dérusher les vidéos qui s’accumulent.

La disposition d’enregistrement définitive dans la salle de travail de la Villa est facile à mettre en place et sonne bien. Nous nous risquons à quelques reprises de Frank Zappa dont il était question depuis longtemps : l’une jouable en concert autant qu’en bal, l’autre plutôt injouable à deux mais jubilatoire en disque. Pas de titres pour l’instant ce serait trop facile… C’est entendu, cela n’a rien à voir avec le Japon, mais pourquoi préparer seulement un disque quand on a le temps d’en enregistrer un deuxième ?

Au hasard des répétitions nocturnes - et tout droit sortie du piano à disposition - naît une polska. Ce type de danse suédoise manquait à notre répertoire. La longue réverbération de la salle aide à développer un morceau moins virtuose qu’à l’accoutumée, plus statique, plus contemplatif. A vrai dire l’exercice de genre n’est pas vraiment une réussite puisque les fjords arborent malgré eux quelques reflets nippons. Son titre sera assez alambiqué, et autant le raconter ici plutôt que sur une pochette d’album.

L’autre jour, à la lecture d’un commentaire japonais traduit automatiquement sur internet, le nom du club Kyotoïte UrBANGUILD s’est phonétiquement vu transformé en « Henri Van Guild ». Une sonorité moins nordique que flamande, il est vrai, mais passons. Il était temps de faire un petit clin d’œil à ce lieu, formidable repaire dans lequel nous aimons beaucoup jouer. Dans un irrépressible élan gaulois d’ajouter des tiroirs au jeu de mot, nous profitons du fait qu’un bout de la mélodie nous évoque Stevie Wonder pour parfaire le titre. En hommage à un club de Kyoto et à un chanteur américain, le nom hollandais de cette polska nippo-suédoise contemplative est assez idiot pour nous plaire, et nous l’assumons avec joie : ce sera donc « Harry Van Der Guild ».


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Urbanguild (DR)

Pour ne pas perdre la main nous proposons un petit concert privé entre « résidents » de la Villa. C’est l’occasion d’enregistrer en public, exercice qui donne généralement des versions très différentes, changeant sensiblement la musique. Il faut aussi que nos voisins de chambrée entendent un peu ce qui se mijote au studio 4, antre mystérieux dont nous avons personnalisé la porte en début de mois en y suspendant une caricature du duo par Taishi Kimura.


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(dessin de Taishi Kimura, édité par Rhizottome)

Après écoute, et même si le moment était intéressant, il s’avère qu’il n’y a pas encore l’aisance ou la maturité suffisante sur ces nouveaux morceaux, et que l’auditoire a provoqué en nous une augmentation significative du tempo ! Ce qui pourrait plaire à des danseurs… mais c’est un peu dommage et stressé pour un album. Tabula rasa.


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partition sho, crédit Armelle Dousset

Tokiko nous rend visite le vendredi. A des lieues du concert en surrégime, le shô impose son rythme paisible, et les couleurs trouvées à la première rencontre s’affinent. Le vocabulaire commun s’étoffe, aussi. L’alliance est encore difficile lorsqu’elle se cale sur notre répertoire habituel ; ceci est encore dû à la différence de diapason et à l’unilatéralité de l’exercice (nous pouvons moins interagir puisque nos parties sont fixées). Mais il est probable qu’en décembre, à l’université Seika où nous devons faire un workshop pour les étudiants ingénieurs du son, Matthieu propose à ceux-ci de nous mettre en cabines séparées, bardés de micros et de casques. Grâce à quelque magie électronique, nous pourrions nous entendre chacun avec le bon diapason. Tokiko a l’air enthousiaste, elle qui a déjà enregistré là-bas avec grande satisfaction quant au rendu subtil de son instrument.


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Tokiko et Matthieu, crédit Armelle Dousset

Pour clore cette semaine de recherches, Fumiko Kaneko nous invite à déjeuner chez elle, une belle maison dans un quartier paisible. Installée depuis peu après son départ de Tokyo, elle y a fait construire une poétique dépendance traditionnelle qu’elle nomme sa « forêt imaginaire ». Après l’avoir croisée une fois en début de séjour, nous lui avions demandé s’il était possible d’approfondir une discussion fort intéressante sur la poésie japonaise, spécialement sur les tankas dont la métrique nous intéresse beaucoup. Léger confort… elle parle bien notre langue, depuis longtemps, connaît nos manières, et sera donc un guide de choix.

Armelle a apporté une sélection de poèmes traduits avec l’envie de les faire dire à Fumiko. Peut-être aussi voudra-t-elle nous lire quelques-unes des traductions de Georges Bataille, obtenues quelques jours auparavant ? Un des recueils qu’elle nous montre à son tour et qui nous interpelle est, forcément, un florilège commenté par un Français.

Certains poèmes retiennent vraiment l’attention mais, même si elle peut les lire et les comprendre, la seule écriture phonétique à l’occidentale dont nous disposons ne lui permet pas vraiment d’en capter tout le sens. Il est étonnant de sentir à quel point un langage en idéogrammes désigne un monde de significations qui se recoupent, bien plus flou que des définitions de dictionnaire arrêtées, bien plus profond, ouvert et précis que n’importe quel traître mot.

Sans vouloir faire de parallèle trop rapide, les notions d’abstraction, d’introspection, convoquent une temporalité différente, singulière, proche de la musique que nous découvrons en ce mois de septembre. Bien que ce ne soient que des traductions, certains de ces textes miniatures sont d’une audace et d’une fraîcheur étonnantes surtout lorsque l’on découvre qu’ils ont été écrits il y a plus de mille ans. Le lien est évident et direct entre la tradition et la création qui nous est contemporaine. Avec Reiko ou Tokiko qui jouent des instruments anciens mais ne se revendiquent pas spécialement d’une époque musicale, les moments d’improvisation sont spontanés, parfois audacieux à nos oreilles. Ils seraient pompeusement qualifiés de novateurs chez nous, et semblent cependant connectés aux répertoires parfois millénaires qu’elles nous font découvrir.

Pas étonnant que l’archipel ait beaucoup inspiré la musique du vingtième siècle, notamment. La découverte progressive est aussi celle d’un manque en notre propre culture : le caractère fini et cadré du sens nous a fait musiciens traditionnels, expérimentaux, contemporains, classiques, jazz, variété. Sûrement pour profiter de modes éphémères et mieux se vendre ? Pour se targuer d’une quelconque supériorité stylistique ? Définitivement par manque d’ouverture ? Nous mâcherons humblement nos propres racines pour voir si elles ont encore un goût. Et quel plaisir que de cracher le moisi rance qui a pu s’y déposer !


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poème, extrait de Jacques Roubaud, Mono no aware, Le sentiment des choses, Gallimard, 1970

Notre hôte nous parle aussi d’une sorte de memory / récitation qui se joue à deux. Une sorte d’héritage de famille (« on pratique ça depuis des générations à la maison ») : un jeu de son enfance consistant à retenir des poèmes puis à les attraper au vol en finissant le plus vite possible le texte commencé par l’autre - si nous avons bien compris. Devant toutes ces découvertes et au vu du peu de temps qui nous reste en cet après-midi, nous ne pouvons que nous incliner et décider de préparer bien mieux une prochaine captation. Il ne faudra pas se contenter de voler des textes. Mais aller plus avant dans cette rencontre : retrouver les poèmes originaux, mettre en scène le petit jeu verbal, les enregistrer proprement sans se presser… Voilà qui éclairera mieux l’écoute du disque en gestation qu’une simple carte postale sonore.

Nous roulons ensuite jusqu’à Yokaï Soho, ancien supermarché sur plusieurs étages rénové par Benoît Jacquet et son associé. La transformation en café, logements et lieu de culture est réussie. Ce concert est prévu de longue date, sur l’invitation de Benoît et de Samuel André - aka iéva, musicien électronique avec qui nous nous partagerons la soirée. Nous alternerons deux sets avec ses field recordings, ambiances mélangées et triturées d’un Japon où il vit depuis quelques années. Tiery, un artiste français vivant également à Kyôto, armera ses crayons pour esquisser son ressenti du concert.


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concert à Yokai-Soho : dessin de Tiery Le

Pour notre part, proposer anciens et nouveaux morceaux en acoustique pour un public varié, après toutes ces discussions autour de la poésie, est la parfaite conclusion de cette riche semaine.