Entretien

Daniel Casimir

FLASHBACK : les archives de So What en ligne. Retour sur l’interview du tromboniste qui sort un nouvel album.
Propos recueillis par Mathieu Jouan

On le connaît surtout pour sa participation à la terrible section de cuivre du Groove Gang… mais ce tromboniste trentenaire est beaucoup plus que cela. Improvisateur, compositeur, curieux il trimbale sa coulisse partout où ça swingue. Rencontre avec un partisan du groove.

- Vous êtes catalogué comme le tromboniste du Groove Gang. Qu’en pensez-vous ?

Oui, mais le Groove Gang n’existe plus.

Je suis très déçu de ce qui s’est passé. Nous formions un groupe uni, où chacun donnait le meilleur de lui-même. Aujourd’hui le nouveau Groove Gang n’a rien à voir avec ce que nous faisions, pourtant il en porte le nom ! C’est peut-être quelque chose à éviter. Quoi qu’il en soit, l’aventure a été fantastique. Musicalement, nous sommes allé très loin. C’était le première fois de ma vie professionnelle que je me donnais autant à un seul groupe ; tout était axé sur le Groove Gang. Nous avions conscience de créer un son particulier. Nous recherchions les mélanges, l’énergie. Le groupe était basé sur des individus et chacun avait son mot à dire.

- A mon sens, ce groupe avait retrouvé la force, l’énergie et la fête qui animaient les orchestres swing des années trente, devant lesquels tout le monde dansait. Avec le Gang, le public dansait. Les solistes étaient reconnus.

Je suis heureux de cette analyse. Je pense que les raisons sont multiples. Nous étions farouchement intéressés. L’apport physique à la musique n’était jamais négligé. Le fait d’avoir une rythmique qui peut accrocher physiquement les gens, les faire danser, n’empêche pas de faire des solos très jazz, d’avoir une histoire à raconter. Cela ne ferme aucune porte, au contraire cela apporte le plaisir supplémentaire de la danse. Par exemple, la musique de Kid Ory n’est pas de celles que l’on écoute la tête dans les mains : son jazz donnait une grande envie physique. C’est cela que je veux continuer à faire. Garder le contact avec le dance floor. Sans perdre la spontanéité du jazz, l’imprévisibilité.


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© Quoi de neuf docteur

- Cela nous amène à parler des nouvelles tendances. Pensez-vous que le jazz va réussir sa nouvelle mutation ?

J’en suis persuadé ! Il y a déjà beaucoup de musiciens qui s’y intéressent. Les tribus commencent à se mélanger. Je suis fan de hip-hop, breakbeat et drum’n’bass. Je trouve que les musiciens de jazz sont plus timides, alors que les autres frappent délibérément à la porte du jazz !

Ces musiques sont très créatives. Les musiciens travaillent beaucoup. Le jazz doit pouvoir s’en accommoder. Les jazzmen doivent tendre l’oreille. C’est fantastique de savoir que notre génération peut encore faire avancer le jazz.

Avec le Groove Gang, nous avions des jeunes dans le public dont c’était le premier concert de jazz. Il n’y avait pratiquement jamais de DJ. Ce n’est pas une question de forme. Il faut avoir l’envie de redonner aux jeunes le goût du jazz.

- La meilleur preuve est la composition du Groove Gang : contrebasse, batterie, vibraphone, saxo, trompette, trombone. Rien de plus classique !

Et on a ramené les jeunes ! Cela se joue sur le fond. Il suffit de connaître les autres musiques, de les intégrer. Faire sauter les barrières entre les styles !

- A ce propos, parlez-nous du groupe Bad Elephant.

Mon envie principale, concernant le jazz « groove » est comblé par mes projets. Bad Elephant a commencé avec mon envie de mettre mon nez de nouveau dans le rock. Les frères Moutin m’ont proposé ce groupe, c’était une vieille idée. Le groupe a évolué et il est plus proche du funk et de la world music, l’élément rock est devenu moins prédominant. Meta amène des compositions traditionnelles algériennes, et joue de la sanza. Ce mélange s’est assoupli et s’est enrichi de toutes ces influences. Nous sommes tous investis dans d’autres groupes ce qui rend difficile les rencontres. La musique est en évolution.

C’est un travail complémentaire à mes recherches sur le jazz qui ne comble pas totalement mes envies de groove, mais qui me fait plaisir, notamment grâce aux musiciens qui en font partie : Meta, Michael Felberbaum, Lynley Marthe et Louis Moutin.


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© Hélène Roche

- Quelles sont-elles ?

Il y a le trio avec François Thuillier. C’est un véritable défi. Nous sommes trois cuivres : François Thuillier au tuba, Serge Adam à la trompette et moi au trombone. Faire tourner une soirée sans rythmique demande de l’investissement. On ne veut pas tomber dans une musique « prise de tête » Il y a une unité dans la formule. Même avec un public très jeune, nous avons travaillé en milieu scolaire, cela fonctionne. Il y a des morceaux de funk. Les enfants adorent ! Même avec des improvisations totalement libres, ils suivent. Nous avons fait deux disques et nous préparons le troisième. Mais c’est un travail de longue durée. Nous avons des formules de jeu, nous partageons le rôle de la basse entre nous. Il y a énormément de possibilités, finalement. Cela demande beaucoup de concentration.

- Il faut avoir une sacrée bonne oreille pour suivre. Où avez-vous été formé ?

J’ai commencé dans des chorales, à l’église. Je jouais du gospel. En Allemagne, à Celle. J’y suis resté jusqu’à mes dix-sept ans. J’ai participé à divers orchestres, à l’école, à la chorale, etc. Puis je suis parti en tournée avec Günther Klatt (sax) qui était très à la mode.

Ensuite j’ai rencontré Albert Mangelsdorff. C’est certainement la rencontre la plus importante pour moi Il m’a donné l’envie de chercher. Il jouait un concert solo à Celle et on m’a demandé de jouer en première partie. J’avais un trio avec mon frère. Et Mangelsdorff était dans la salle pendant tout le concert. Ensuite, il m’a proposé des cours. Il m’a aussi invité à participer à l’ensemble Franco-allemand qu’il co-dirigeait avec Jean-François Jenny-Clarke.

C’était un orchestre de très haut niveau, j’étais le plus jeune. Il y avait Jean-Marie Machado, Louis Moutin, Mathias Schubert, Claus Stötter, Hélène Labarrière. Ce fut mon premier contact avec la France, j’avais quinze ans ! J’avais une énergie folle !

Mangelsdorff me donnait une grande confiance en moi. C’est un musicien fantastique, capable de faire de la polyphonie au trombone, capable de swinguer en solo. Il a donné une identité au jazz européen, sans complexe ! Il était très attaché au swing, aux racines. Avec lui, il fallait être unique.

J’ai fait quelques concerts solo aussi, et ne voulant pas devenir un second Albert Mangelsdorff (ce qui n’est pas possible !) je suis parti à New York. J’ai décroché une bourse, ce qui m’a permis d’étudier à la New School. A New York, j’ai également pu expérimenter le rock avec les Spin Doctors, et la salsa dans diverses formations. J’ai aussi pris des cours avec Steve Turre, ce qui fut complémentaire à mon enseignement passé.

- Vous a-t-il enseigné l’art de la conque ?

(rires) Il a bien essayé ! Il essayait avec tous ses élèves ! Mais je n’ai pas accroché… Jouer de la conque derrière Turre, c’est du copiage, je pense. Ce n’est pas intéressant.

- Et après New-York ?

J’ai passé quelques mois à Rio, et à un moment donné, j’ai voulu rentrer en Europe, mais pas en Allemagne. Je me suis rappelé de l’orchestre franco-allemand et j’ai décidé d’aller à Paris, en 1991.

J’ai joué dans la rue, d’abord, pour gagner de l’argent. J’ai appris le français comme ça, à l’oreille. Bien plus tard, j’ai fait une présentation du trombone à l’université de Saint-Denis, et avec mon français de la rue, j’ai dit à un élève que faire du shake avec un trombone, « ça nique les lèvres ». Le professeur ne savait plus où se mettre, et moi j’ai découvert que ce mot n’était pas tout à fait correct !

Enfin, à Paris, j’ai fait le bœuf, pour me faire connaître. J’habitais dans un squat avec le groupe de rock alternatif les Chihuahas.

J’ai rencontré Julien Lourau et les musiciens de Trash Corporation : Bojan Z, Noël Akchoté, Christophe Minck, Dom Farkas, Eric Borelva. Il y avait un potentiel incroyable ! Mais je n’ai aucune trace de cela. Il y avait des moments de disco, de bruitage, du trash et déjà des influences de l’Est !

C’était aux débuts des Instants Chavirés. Cet endroit a été important pour toute une génération. Il y avait des rencontres impossibles.

- Quels sont vos projets ?

Je prépare un groupe dans la continuité du Groove Gang. Quelque chose de très physique, avec des influences de musiques ethniques, de breakbeat et de jazz. Je souhaite même puiser dans les racines du jazz en remplaçant la basse par le tuba ! (Le Wonder Groove Factory, Ndlr)

Tout est en préparation, j’écris beaucoup de musique. Nous utiliserons certains des thèmes du Groove Gang, en faisant bien attention à ne pas plagier ce groupe irremplaçable. Mais je cherche encore des musiciens pour ce projet Il y aura certainement Norbert Lucarain, Nicolas Genest, François Thuillier et Philippe Sellam. La formation est acoustique, nous utiliserons aussi le chant.

Je travaille aussi avec des rappeurs, un jeune groupe qui s’appelle Scuderia. Je veux connaître cette musique de l’intérieur.

- Vous faites déjà du scratch au trombone. Vous êtes bien le seul a le réussir !

Je crois, je ne connais personne qui le fasse. Les gens ont beaucoup réagi à cela. J’adore le faire. Je faisais parfois des échanges avec DJ Shalom aux platines ! Mais ce n’est pas le scratch qui fait la musique.
Avec les rappeurs, je me lance dans la programmation. Réaliser un projet avec le trombone et les machines est un concept qui m’intéresse. Mais je veux d’abord bien connaître ces musiques avant de m’y lancer.

Je le répète, il ne suffit pas de mettre un DJ sur scène pour faire venir les jeunes dans les clubs de jazz. La logique de ces musiques électroniques ou hip-hop, en ce moment, est de se tourner vers le jazz. J’ai une envie radicale de rencontrer tous ces musiciens. Ils sont authentiques.

Il faut que le jazz reste une musique vivante, faite par des musiciens qui vivent dans leur temps. Il faut que le jazz soit d’actualité, qu’il bouge. Il ne doit pas rester statique.

par Matthieu Jouan // Publié le 27 septembre 2001
P.-S. :

Discographie en leader :

  • Sound Suggestions, Charlotte Records. 1994.

Avec Michael Feberbaum :

  • Diffuse Useful Overtones, Greenjay, 2001

Avec le Groove Gang :

  • Julien Lourau Groove Gang, Label Bleu. 1995
  • City Boom Boom, Warner Jazz. 1998

Avec Thuillier Brass Trio :

  • Hommage, Quoi de neuf docteur ? 1994
  • Quand tu veux, Quoi de neuf docteur ? 1995
  • Les Roses de Picardzie, Qoi de neuf docteur ? 2000

Avec Noël Akchoté :

  • Sound Pages, 2Z. 1994

Avec Bad Elephant :

  • Onyx Funk, Emaki. 1997

Avec Toufic Faroukh :

  • Ali On Broadway, Kind of Jazz. 1994
  • Little Secrets, Auvidis, 1998

Avec Orchestre Quoi de neuf Docteur ? :

  • En attendant la pluie, Quoi de neuf Docteur ? 1993
  • La femme du bouc émissaire, Quoi de neuf Docteur ? 1995

Avec Bocquel Connexion :

  • Radio Nights, Jazz sous les Pommiers. 1993

Avec Jean-Marc Padovani :

  • Minotaure Jazz Orchestra, 2000