Entretien

Greg Houben et Pierrick Pédron

Fin 2010, le jeune trompettiste belge, Greg Houben, sortait son premier disque sur le label Plus Loin en compagnie du saxophoniste français Pierrick Pédron. Retour sur une rencontre fructueuse entre ces deux jazzmen.

Une rencontre impromptue. Une entente immédiate. Lors d’une jam à Liège en 2008, Greg Houben invite Pierrick Pédron à le rejoindre sur scène. Le moment est magique. Plus tard, il l’invitera aussi à enregistrer avec son nouveau quartette. Résultat : un album soyeux et lumineux paru sur le label Plus Loin fin 2010. Le trompettiste belge et le saxophoniste français nous en parlent dans une ambiance décontractée.

  • Pierrick, vous avez rencontré Greg Houben à Liège, lors du Festival, c’est bien ça ?

PP – Oui, en 2008. J’étais venu jouer avec mon quartette.

GH – Et moi, j’étais engagé avec Pascal Mohy, pour la jam d’après concerts qui se tient sur la péniche amarrée derrière le Palais des Congrès, l’Ex-Cale. Ce soir-là, du fond de la salle, je vois Pierrick s’approcher avec son étui sous le bras. Puis il me demande, très timidement et très poliment, s’il peut jouer avec nous. Bien sûr, je n’allais pas refuser !

  • Pierrick, vous connaissiez Greg ?

PP – Non, mais je connaissais Steve Houben, son père, pour l’avoir vu jouer plusieurs fois au Petit Opportun à Paris. C’est donc lors de cette jam à l’Ex-Cale, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois.

GH – Oui, et ça s’était très bien passé, on a bien joué. Ensuite on a discuté, partagé une Orval

PP – (rires) Oh là là oui…

GH – (rires)… oui, enfin, bref. C’est là qu’on a parlé de monter un groupe. C’est le genre de choses qu’on lâche dans ces moments particuliers (rires).

Greg Houben et Pierrick Pedron © Jos Knaepen

- Pourtant, vos styles sont un peu éloignés, au départ. Greg a une image à la Chet Baker, plutôt doux et sensuel, et vous, Pierrick, une réputation de jazzman assez explosif.

GH – Ce n’est pas faux, mais de toute façon, nous avons un “panier” commun. Si je suis plus Chet Baker c’est que ma formation précédente était sans batterie et que cela permettait de jouer ce style de musique. C’est vrai, dans aucune de mes formations je n’ai joué des thèmes comme « Exodus ». Par contre, Pierrick est connu pour son Cherokee qui a fait le tour de Paris (rires) ! Mais c’est ce qui est intéressant dans ce groupe. Un peu comme chez Miles, qui jouait très peu de notes avec son quintette. Ce qui permettait aux solistes de faire des solos trois fois plus longs avec trois fois plus de notes.

PP – Mais il y a vraiment un terrain commun au départ. Il y a la lecture des standards, la musique qu’on écoute…

  • Cette rencontre vous a permis de jouer différemment, l’un et l’autre ?

GH – Certains disent, en écoutant le disque, que Pierrick n’avait jamais joué comme ça. En tout cas sur ses autres disques. C’est vrai dans mon cas. Même si je n’en ai pas fait des dizaines.

PP – Il y a aussi dans ce groupe un petit côté “cannonballisant” - deux ou trois arrangements font penser à Cannonball Adderley, en tout cas dans ce que nous jouons maintenant sur scène. Mais il y a aussi, dans les compositions de Pascal Mohy (p) ou de Greg, l’inspiration de la musique française. Il y a du Ravel dans les compos de Pascal. Ce qui permet d’ouvrir le champ, l’horizon. C’est un mix des deux, un côté bop, très construit, très calculé, et côté, des ballades avec des accords un peu compliqués qui poussent à la réflexion. On ne se sent pas obligé de rentrer dans ce qu’on fait habituellement. On est poussé à tenter des choses. Et cela s’est plutôt pas mal passé pour ce disque-là, car on a chacun pris des risques sur des morceaux qui, au départ, ne sont franchement pas faciles.

  • Pascal Mohy a beaucoup écrit sur ce disque. Quelle en est la raison ?

GH – Ça s’est présenté comme ça. On s’est beaucoup vus, d’où les co-signatures. Je me souviens avoir passé trous jours chez lui à écrire. Il a repris un morceau à lui qui était en chantier, j’ai amené d’autres matériaux. Ça s’est construit simplement, finalement. On ne s’improvise pas compositeur, et pour ça, Pascal a toutes les clés en main. Il joue beaucoup de classique, il a un sens de l’harmonie très poussé, une super bonne oreille. Je pense qu’on peut se lever un matin, avoir une idée et la développer… mais si on veut être un vrai compositeur, il faut prendre ça comme la pratique d’un instrument, avec des heures et des heures de travail par jour.

  • Les arrangements, c’est aussi lui ?

GH – Ils étaient pratiquement faits au moment des compositions, puisque nous avons écrit pour le quintette. Mais nous avons tout peaufiné ensemble par la suite, puisque nous avons fait une résidence de sept jours avant d’enregistrer.

PP – Greg avait écrit quelques voix pour moi que j’ai un peu changées. Une fois ensemble, on trouve le son du groupe et chacun apporte son idée. Il est indispensable d’arriver avec un répertoire clair et précis au départ. Je crois que c’est 80 % de la musique. Sinon, on perd un temps dingue à essayer, à chercher sans savoir où l’on va… Par contre s’il reste une petite part de “on ne sait pas”, c’est à ce moment que la créativité de chacun est importante.

  • Quand vous avez décidé de jouer ensemble, le fameux soir où vous vous êtes rencontrés, il y a eu rapidement un choix, une voie, une idée de la direction dans laquelle vous vouliez aller ?

GH – On voulait faire de la musique de « mélodie ».

PP – Sans savoir réellement où on allait, en fait. On avait quelques thèmes, des trucs de Cannonball, etc… Mais du point de vue des compos, on n’était pas loin. Ça s’est fait en répétition avant la résidence.

  • Qui a décidé du line-up ?

GH – Moi. J’avais très envie de jouer avec Rick Hollander, d’abord parce que c’est un batteur formidable et puis parce qu’il avait joué avec mon père. J’ai d’ailleurs retrouvé une photo où je suis avec Rick dans le jardin de mon père, je devais à peine avoir dix ans. Je l’ai donc côtoyé longtemps lorsque mon père avait son quartette avec Rick, Laurent Blondiau (tp) et Sal La Rocca (b). La rythmique de rêve. Alors, j’ai demandé la permission à mon père de reprendre une partie de son groupe. Il m’y a autorisé, bien sûr… Et après il a arrêté son groupe (rires). Il me dit que “ça va”, qu’il tient le coup… mais il faudrait lui poser la question (rires). Non, je rigole, il avait arrêté ce groupe bien avant et tout va bien pour lui.

Greg Houben Quintet © Jos Knaepen

  • C’était donc la rythmique que vous aviez en tête ?

GH – Tout à fait. Rick est un batteur très mélodique, qui écoute énormément et swingue comme j’aime. Même si ça peut paraître “cliché”, on sent qu’il swingue comme un Américain. C’est sa culture. Il met une goutte de bleu dans ta potion. Il a un truc qui fait que tu ne peux pas lutter contre ! Ça swingue, point. Tu joues « I Remember You » avec ce gars-là, tu ne te poses même pas la question tellement la ligne est claire ! Et il écoute tout le monde. Mais c’est un batteur très exigeant. Quand quelque chose ne lui plaît pas, il le dit. Et puis c’est un vrai bosseur. Et ça, j’adore. Ça change un peu de la mentalité belge, même s’il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier, qui se satisfait parfois trop vite du résultat.

  • Il a apporté un esprit, des idées ?

GH – Peut-être pas des idées mais une rigueur, très certainement. Une façon de nous remettre en question tout le temps.

PP – Ce qui est intéressant dans cette formation c’est qu’on se parle. Quand quelque chose ne fonctionne pas entre nous, on le dit tout de suite. On cherche à savoir pourquoi. Il y a un bon climat, une bonne communication et ça, c’est très important.

GH – Oui, par exemple Rick communique très facilement. Parfois, je me disais qu’il exagérait, que c’était impossible de travailler avec un gars comme ça… Mais en fait, c’est lui qui a raison. Il faut pouvoir parler, aller au fond du travail. Nous, on n’ose pas trop. On s’excuse six fois avant de dire : “Est ce que tu crois que… ?”. On s’excuse tellement qu’à la fin, le mec ne tient pas compte de tes remarques. Et si on veut que ça marche, il ne faut pas avoir peur de dire les choses.

  • Cet esprit de groupe n’est-il pas dû aussi du fait que tout s’est fait de manière assez naturelle ? Une bande de copains qui a envie de faire quelque chose ensemble ?

PP – Certainement. Et c’est très important.

GH – Bien sûr, et le trio précédent était aussi un groupe de copains. Pourtant, Rick est surtout un copain de mon père. La relation est différente. Maintenant, bien sûr, c’est devenu un copain. De même, Pierrick n’était pas un copain au départ. On s’est vus une soirée, j’ai mis la machine en route et, heureusement, on s’est tous retrouvés.

  • Pierrick, êtes-vous intervenu beaucoup dans les compos, les arrangements ?

PP – Pas vraiment. Je n’ai pas eu le temps. Du moins au point de vue des compositions. Quand j’ai rejoint la bande, elles étaient déjà écrites. Par contre, je suis intervenu sur certains arrangements, comme sur la coda de « Construçao ». Quand j’avais une idée, je ne me gênais pas pour le dire.

  • Vous avez senti un esprit “différent” dans ce groupe ? Une certaine façon de travailler ?

PP – Quand on n’est pas leader d’un groupe, c’est forcément un peu différent. Ici, le leader, c’est quand même Greg. Je ne suis qu’intervenant. Mais super fier d’y être. Et effectivement, j’ai découvert en moi quelque chose que je ne me connaissais pas. Les choses arrivent sans qu’on ne les contrôle. Et bien sûr, il y a le côté humain, très important. Pour l’instant - je touche du bois pour que ça continue - ça se passe super bien.

  • Vous avez senti une évolution rapide après l’enregistrement du disque ? Quand on écoute le CD et qu’on vous voit sur scène, on sent une énergie supplémentaire, une complicité accrue.

PP – C’est un peu normal dans la mesure où on a fait plus de vingt-cinq concerts ensemble par la suite.

GH – Ce qui nous a fait évoluer c’est surtout une tournée de dates très rapprochées. Le répertoire, on l’a mangé, on le connaît, on le sent bien. On sait jouer ensemble. C’est intéressant de sentir qu’un groupe doit jouer régulièrement. On sent que les gars qui faisaient des sessions dans les années cinquante ou soixante jouaient tout le temps. Et nous, on a besoin de jouer tout le temps. Mais le système, pour le moment, est très difficile. Voilà pourquoi, pour mes grands projets, j’ai racheté une salle de cinéma : afin de créer un lieu où les musiciens puissent se rencontrer et jouer tout le temps. Dans la réalité, ce n’est pas aussi simple. Mais il faut donner des concerts tout le temps, c’est obligatoire. Et si on ne sort pas de Belgique ou de France on est mort.

  • Le fait que Pierrick soit à Paris, Greg à Liège ou Bruxelles et Rick à New York ne pose pas des problèmes d’organisation ?

PP — De toute façon, c’est toujours difficile, même lorsqu’on est proches. Mais ce qui est bien pour Greg, par contre, c’est qu’il ait pu signer sur un label français, ce qui lui permet de se faire connaître en France. On n’a pas encore eu beaucoup de dates en France, mais je suis sûr que ça viendra.

  • Le choix du label s’est fait comment ?

GH – C’était le label de Pierrick. Il a fait écouter les bandes à Yann Martin de Plus Loin Music, qui a bien voulu nous sortir. Rien n’était calculé. Sinon, ce disque n’aurait peut-être pas vu le jour. Ou alors, sous forme d’auto-production. Ici, on a eu la chance d’être bien distribués, de passer en play-list sur TSF, etc. Pour moi, c’était une aubaine.

  • Il y a déjà une suite qui mûrit ?

PP – Je pense et j’espère. Une tournée est prévue en octobre, qui passera par Bruxelles et se terminera à Clermont-Ferrand. On doit encore trouver quelques dates. On aimerait repasser par Paris.

GH – On aimerait bien aussi s’ouvrir vers l’Allemagne et les Pays-Bas. Le disque a reçu de très bonnes critiques un peu partout. Et pour un “premier”, c’est très encourageant. De toute façon, cette formation, je ne veux pas la lâcher.

  • Ce qui est bien dans cette formation, c’est de sentir des racines profondes avec le hard-bop auquel on mélange un parfum très moderne. Sans pour autant compliquer ou intellectualiser la musique, ni être influencé par le rock ou le rap.

GH – C’est-à-dire qu’on est très “jazz”. Il n’y a pas d’intention de faire de la fusion, de mélanger le rock ou la world. Ni de travailler des mesures complexes.

  • On y retrouve une énergie très new-yorkaise, il me semble, surtout en concert.

GH – On a voulu, en concert, construire des sets différents du disque, qui est plutôt dans la tendance… “ballade”, si on veut. Ce qui ne dérange pas sur disque. Ceux que j’écoute ont un concept musical - Kind Of Blue, par exemple. La ligne directrice est claire. Mais ce n’est pas un répertoire de concert. En plus, on n’est pas obligé d’écouter entièrement un disque, et on peut l’écouter en faisant la cuisine, par exemple. Et puis, les gens s’attendent à entendre autre chose en concert, ça doit être un show. C’est quelque chose qu’on apprend aussi avec l’expérience.

  • Vous sentez une différence entre les clubs et les “grandes salles” ? La réaction du public vous pousse à jouer différemment ?

PP – C’est très différent, c’est sûr. Cette musique est plutôt faite pour les clubs, au départ. Il y a parfois un manque de proximité dans les grandes salles. Même si ça peut aussi marcher, on en a la preuve. C’est pour ça aussi qu’on a un répertoire un peu plus “musclé” en concert.

GH – Sur les grandes scènes on essaie de jouer très resserré, pour garder l’esprit acoustique. Un peu comme Wynton Marsalis. Mais on « envoie » un peu plus. Et oui, ça marche.

Greg Houben Quintet © Jos Knaepen

  • En dehors de ce groupe, quels sont vos projets ?

PP – J’ai signé chez ACT qui sort mon nouvel album, Cheerleaders, assez différent de ce que je fais avec Greg…

  • Et différent de ce que tu faisais avant ?

PP – Non, pas totalement. Il faut savoir j’ai aussi une passion pour la musique électrique. Je suis issu d’une famille qui écoutait beaucoup les groupes pop anglais. Ma grande sœur en particulier. Nous avons enregistré Cheerleaders à l’ICP à Bruxelles, il y a près d’un an avec Laurent Coq, Fabrice Moreau, Franck Agulhon, Vincent Artaud, Chris De Pauw… et puis des cuivres, des arrangements sympas. Un « petit concept », quoi. C’est pour début octobre.

  • Et vous Greg ?

GH – Je travaille surtout pour ce groupe-ci. Mais durant cette tournée, nous avons rencontré par hasard la fille de João Donato (il a composé, entre autres, le célèbre A Rã, qui signifie « la grenouille ». Il a 78 ans et sa fille m’a dit qu’il aimerait faire une tournée en Europe. Alors, je vais tenter, avec mon ami et manager Max, de mettre ça sur pied et de jouer avec lui. C’est en bonne voie. J’ai vraiment envie de monter un groupe brésilien, j’adore ça. Il faut que je m’y atèle sérieusement. Ce serait le rêve de pouvoir jouer avec cette sommité. Et puis, je pourrai demander à mon père de se joindre à nous pour y jouer de la flûte. Ça me permettrait de réaliser deux de mes rêves : un projet exclusivement brésilien, et enregistrer avec mon père.