Scènes

Jazz sous les Pommiers 2014 (2)

Des artistes confirmés et des talents qui s’affirment.


Du 28 au 30 mai, nous étions au cœur de Jazz sous les Pommiers, trente-troisième édition. On pourrait parler de vitesse de croisière, si l’expression ne faisait un peu pépère. Il n’en est rien : c’est une musique festive, voire incandescente, qu’il nous est donné de partager.

Monty Alexander trio : du recueillement à la danse

C’est un vrai plaisir que de retrouver Monty Alexander quatre ans après un concert mémorable à Vienne. Le maestro jamaïcain n’a rien perdu de son élégance ni de son humour, et confirme sa stature de très grand pianiste. Rythmicien hors pair, il sait aussi mobiliser tout le spectre musical du piano et mettre en valeur sa richesse polyphonique. Ce soir, il est entouré de Hassan Shakur (contrebasse) et Obed Calvaire (batterie). Les trois musiciens se sont installés au milieu de la scène, dans un mouchoir de poche. La batterie et la contrebasse préludent de façon très convaincante, tandis que Monty Alexander fait son entrée, son fameux melodica à la main. Il l’embouche immédiatement et c’est parti pour une belle version d’« I Got Rhythm » qu’il poursuit au piano. Énergie, vélocité, musicalité, c’est déjà tout Alexander. Obed Calvaire s’offre un beau morceau de bravoure. On reste dans le rythme et une atmosphère comparable avec « Running Away » et encore davantage avec « The River Rolls On » et « Hurricane Come and Gone ».


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Monty Alexander © G. Boisnel

Le climat change radicalement avec « Hope », un titre plus mélodique, d’une grande fluidité et paré de belles couleurs. Sur « Trust », une pièce très délicate aux subtiles harmonies, le travail d’Obed Calvaire aux balais est remarquable de finesse ; Shakur y signe un long solo mélodique, mezzo voce, très applaudi - à juste titre. Un succès encore plus vif lorsque Monty Alexander le laisse seul en scène après l’avoir présenté comme « un des plus grands contrebassistes du monde » ! Il est vrai qu’il signe alors un solo de virtuose en utilisant toute la tessiture de l’instrument et toutes ses techniques : archet, pizzicato, slap… Le public, très réceptif, passe de l’allégresse au quasi-recueillement. On aura aussi droit à l’humour avec un duo contrebasse - batterie sur le thème de… « La Panthère rose » ! Évidemment, un hommage à la Jamaïque et à sa musique fétiche, le reggae, s’imposait également. Ce soir, ce sera avec « Regulator (Reggae-Later) » et surtout deux titres de Bob Marley : « Redemption Song » et « No Woman No Cry ». Cet autre ambassadeur musical de la Jamaïque les interprète avec beaucoup de sensibilité.

Dianne Reeves : toute la simplicité d’une très grande dame

C’est évidemment une salle comble qui accueille Dianne Reeves. Introduite par de longues et brillantes variations de tout son quartette sur « Summertime », la dame va réserver à son public un de ces festivals vocaux dont elle a le secret. C’est d’abord « Cold », un titre de son dernier album (Beautiful Live, Concord / Universal, réalisé par Terri Lyne Carrington). Elle improvise comme à l’accoutumée, déclarant au public : « Tonight, this is my living room » et on est bien tenté de la croire. D’emblée, elle fait la démonstration d’un son plein sur une amplitude d’une rare étendue, ainsi que de son don pour le scat. On poursuit avec un titre de circonstance, vu le temps qu’il fait à Coutances : « Stormy Weather » ; la modulation est très raffinée et, derrière Dianne, le quartette fait de la dentelle. A la fin, elle présente ses « compagnons de longue date, ses frères d’une autre mère » : Peter Martin (piano, claviers), Peter Sprague (guitare), Reginald Veal (contrebasse) et Terreon Gully (batterie). « One for My Baby » commence par du scat et du mime avec l’accompagnement de la seule contrebasse, puis le chant arrive avec des graves extraordinaires. « Triste » d’Antonio Carlos Jobim n’est longtemps accompagné que par la guitare et c’est une nouvelle occasion de scatter. Il en va de même pour « Waiting In Vain » de Bob Marley où une émission de voix à l’africaine se renforce des effets de tam-tam ou de tambour à la batterie.


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Dianne Reeves © G. Boisnel

« Satiated », de Terri Lyne Carrington, est une sorte de chanson-récit ornée d’un beau solo de guitare. Reeves énumère une nouvelle fois ses musiciens, mais en chantant. Se tenant près du contrebassiste, elle explique vouloir ainsi « mieux sentir ses vibrations graves l’envahir des pieds à la tête » puis, présentant le batteur, déclare que « sa pulsation est celle des battements de son cœur ». Gully s’empresse de nous donner un aperçu de son immense talent. En bis, Dianne Reeves interprète une de ses compositions, « Tango », un festival vocal entre scat et chant sur un rythme qui hésite entre cubain et argentin. Occasion de remarquables solos pour le pianiste et le guitariste. Portée par un public très réceptif et réactif, la chanteuse nous a offert ce soir un très grand concert, avec toute la simplicité de la très grande dame qu’elle est.

Emile & Friends : l’inventivité comme source du plaisir de jouer

Une sorte de carte blanche a été donnée à Émile Parisien pour ce long début de soirée au Théâtre municipal de Coutances. On retrouve donc le saxophoniste soprano et alto (ce soir, il ne jouera que du soprano) dans trois ambiances avec trois formations différentes.


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Peirani/Parisien © G. Boisnel

D’abord le duo qu’il constitue avec Vincent Peirani (accordéon) pour un programme issu de leur album Belle Époque (Act). Ce disque presque entièrement consacré à la tradition est d’une nouveauté extraordinaire. Peirani et Parisien, complices virtuoses, y déploient leur grand talent en accomplissant cette prouesse de marier le traditionnel à la plus ébouriffante nouveauté. L’énergie, le sens du rythme, de la mélodie, de l’harmonie se marient à leur inventivité prodigieuse pour donner une musique inouïe. Je ne parle même pas de leur complicité, de leur écoute mutuelle et de leur complémentarité. Ça dérouille les oreilles et ça titille fort agréablement les neurones. Une cure de jouvence. Ce soir nous avons entendu « Egyptian Fantasy » et « Song of The Medina » de Bechet, « Temptation Rag » d’Henry Lodge mais aussi « Trois Temps pour Michel P. », une composition de Peirani dédiée à Michel Portal qui commence comme une valse ordinaire pour évoluer petit à petit, surtout dans le jeu de Parisien. Émile Parisien et Vincent Peirani, c’est vraiment un duo comme on les aime. Tous deux vivent pleinement leur musique, le premier donnant souvent l’impression de livrer un combat contre son saxophone. Dans cette « Song of The Medina » aux belles sonorités orientales, on se demande parfois qui, du saxophone ou de l’instrumentiste, est le cobra ! Peirani, lui, tire de son instrument des sons extraordinaires, jusque dans les bruitages, dans l’harmonie la plus prenante ou dans les discordances.


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Yes Ornette © G. Boisnel

C’est le trio de Jean-Paul Celea qui a la lourde tâche de leur succéder. Cela ne semble pas impressionner son leader, que Daniel Humair n’hésite pas à classer au rang « des meilleurs contrebassistes du moment, à l’égal d’un Ron Carter ou d’un Stanley Clarke ». Le quartet est complété par Émile Parisien au soprano et Wolfgang Reisinger à la batterie, et le répertoire tiré de leur dernier album Yes Ornette (Outhere / Outnote, 2012). On regrettera que Jean-Paul Celea ne présente pas les titres, qui en ont dérouté plus d’un par leur complexité. Les aficionados, eux, ont apprécié et réservé une longue ovation finale au groupe. Le jeu de la contrebasse se distingue par un son dont la rondeur, la chaleur et la netteté font vraiment plaisir. Tous savent varier les atmosphères dans des pièces souvent foisonnantes, très contrastées, alternant de délicates mélodies et des passages nettement plus rythmiques où Celea n’hésite pas à utiliser les qualités percussives de son instrument. Dans des parties d’allure plus classiques, le jeu de Reisinger brille par sa précision et sa délicatesse. Quant à Émile Parisien, il montre les mêmes qualités que dans le duo précédent.


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Daniel Humair © G. Boisnel

Pour terminer la soirée, nous retrouvons avec beaucoup de plaisir le quartet de Daniel Humair dans des extraits de Sweet and Sour (Laborie Jazz, 2012). Comme sur l’album, le maître est entouré de Parisien et Peirani, et de Jérôme Regard à la contrebasse. Cette dernière partie suscite à juste titre l’enthousiasme du public. Le concert illustre à merveille ce qui est devenu, semble-t-il, la devise de Daniel Humair : « apprendre et se faire plaisir ». C’est un vrai régal que de contempler le sourire qui éclaire son visage, et l’éclat gourmand de ses yeux tandis qu’il considère ses partenaires, ses complices en écoute et en inventivité. Si, à la répétition, on le voit avec un soin quasi maniaque choisir ses instruments, préparer un micro pour obtenir un effet sonore précis, tout cela trouve son accomplissement dans le concert lui-même.