Portrait

Roberto Negro, la musique à la coupe

Le nouveau quartet du pianiste propose un disque étourdissant.


Roberto Negro, photo Michel Laborde

Trois ans après Saison 3, Roberto Negro élargit son trio Dadada avec un quartet hyper-réactif. Papier Ciseau est un mélange d’ambiances contrastées qui s’accolent les unes aux autres dans un cut-up souvent étourdissant. Un disque surréaliste et sensible. Dadadaïste en quelque sorte. Pourtant, cette folie musicale, quoique spontanée, est le résultat d’une habile mise en son et Negro un sorcier qui profite de toutes les étapes du processus créatif pour concocter sa potion magique.

Roberto Negro, photo Michel Laborde

Au moment de travailler sur un second volet à Saison 3 de Dadada, certains morceaux paraissent mieux sonner avec une basse. « Le morceau « Apotheke », par exemple, se développe sur une ligne de basse inventée par Valentin Ceccaldi lors d’une sorte de jam-clubbing avec les potes du Tricollectif et la compagnie théâtrale des Veilleurs. J’en ai fait une sorte de scherzo pharmaceutique. Il a pris sa pilule bleue », s’amuse le pianiste qui, l’idée faisant son chemin, intègre Valentin Ceccaldi à l’ensemble du projet. Toujours au côté d’Émile Parisien et Michele Rabbia, le quartet voit ainsi le jour.

L’improvisation vient craquer une allumette au sein d’une architecture pensée et établie

Vient alors le temps de jouer les compositions.
Ou plutôt de les manipuler.
Lors des répétitions, les quatre musiciens les enrichissent et leur prêtent vie à grands coups d’improvisation. Roberto Negro résume la situation en quelques mots : « Comme d’habitude certains morceaux naissent en cinq minutes (allez... dix !) et d’autres sont le fruit d’un long processus empirique. L’improvisation est un élément qui vient remplir une case énergétique, craquer une allumette au sein d’une architecture pensée et établie. Comme pour l’album de Dadada, on n’est pas sur une écriture qui est prétexte à prendre des solos mais sur des gestes improvisés qui nourrissent des compositions.  »
Aux musiciens ensuite de faire de cette matière imprévue un acte de création qui viendra enrichir le propos de départ. « Il existe toujours une part de surprise en studio, à condition de lui laisser la porte ouverte, ce qu’on aime faire tous les quatre. Les gestes musicaux qui ont le plus de caractère sont souvent issus de tentatives, d’écarts, de virages inattendus et non prémédités. »

Pour autant, le processus ne s’achève pas une fois l’enregistrement terminé. « L’utilisation de l’électronique, du détournement des timbres instrumentaux et de l’édition fait de plus en plus partie de mon processus d’écriture ; il y a eu une phase d’écriture pour les instruments acoustiques et électriques, une phase de répétition et d’enregistrement avec la conscience que ce n’était qu’une étape, puis une phase de montage et de recherche accrue avec l’outil électronique. »

Le résultat final, tient compte de ces trois éléments. « Le disque est très travaillé dans l’édition et le montage. Dadada saison 3 l’était déjà. Avec Papier Ciseau on va encore plus loin. »

Si, au départ, rien n’est prémédité du résultat final, des orientations semblent se dégager. « Une direction sensorielle s’est dessinée au fur et à mesure de l’écriture. Il est question, en quelque sorte, de la magie de l’apprentissage, du monde de l’enfance et de toutes ses nuances. Du caractère si réel des rêves et cauchemars quand on en fait l’expérience au plus jeune âge ».
Il insiste cependant. « Je n’ai pas écrit sur l’enfance, le discours s’est créé au fur et à mesure et consolidé a posteriori. » D’où d’ailleurs le jeu sur le titre. « Papier cailloux ciseaux sans cailloux. Évidemment une allusion aux jeux de l’enfance. L’erreur d’orthographe [1] change inexorablement la typologie d’ustensile. On passe alors un peu plus du côté de la sculpture que du découpage.  » 

En l’occurrence c’est bien de quoi il est question ici. Par la déconstruction du son, le démontage et remontage de blocs de musicalité, Roberto Negro taille autant dans la matière que dans l’imaginaire qu’elle induit. Il se place en créateur total et profite de toutes les faces du processus pour injecter une dose de fantaisie. En laissant la musique se développer comme d’elle-même et en s’appuyant sur l’intelligence collective de partenaires enthousiastes et inventifs, il laisse libre cours à la spontanéité et à l’immédiateté des idées. Le disque est ainsi une mosaïque vivante qui fourmille de propositions excitantes.
Elle laisse poindre toutefois dans cette hybridation des humeurs, et au delà de cette construction cubiste, une émotion prenante qui en fait la réussite.