Entretien

Jeppe Zeeberg ou l’apogée absolue de la perception universelle

Entretien avec le pianiste et compositeur montant de la scène danoise

Photo : Omar Ingerslev

Du haut de sa trentaine, Jeppe Zeeberg est déjà bien installé dans le paysage scandinave de la musique improvisée. Consacré par différents prix danois comme les Danish Music Awards ou récipiendaire de bourses pour couronner son travail, il vient de faire la couverture du magazine danois Jazz Special qui a élu son dernier album Meilleur disque danois 2019.
Zeeberg participe à plusieurs projets collectifs, mène son propre groupe sur les routes et gère aussi bien sa carrière de musicien que de graphiste, producteur de disque et compositeur-arrangeur.
Après un concert marquant lors du København Jazz Festival 2019 avec son groupe Jeppe Zeeberg and the Absolute Pinnacle of Human Achievement, il a sorti l’excellent disque Universal Disappointment puis le calendrier de l’Avent musical à Noël avec le trio Dødens Garderobe. Entre tournées et enregistrement, il se présente au public français.

Jeppe Zeeberg (5e, Copenhagen) 2018 © Peter Gannushkin / downtownmusic.net

- Vous êtes pianiste, avec d’ailleurs un toucher très percussif, mais aussi organiste et claviériste. Sur ces deux instruments, vous ne vous contentez pas de transposer un jeu de piano mais vous exploitez toute la gamme des sonorités et des effets possibles : pédales, traitements du son. Avez-vous une formation particulière à l’orgue ? Et au clavier ?

Je n’ai aucune formation à l’orgue d’église, l’orgue électrique ou les synthétiseurs. Je sais comment fonctionne un orgue d’église et j’ai des connaissances de base concernant les synthétiseurs, mais je ne les considère pas comme mes principaux instruments. Cependant, comme improvisateur tout à fait capable, je peux jouer ma musique avec la plupart des instruments à clavier. Non pas parce que je suis particulièrement doué pour ces instruments, mais simplement parce que je suis un improvisateur.

- En matière de compositions, vous avez une signature qui est le découpage très séquencé des morceaux, avec des changements soudains d’ambiances et de matière, comme un stop-motion. Que vous apporte ce type de narration dans la musique ?

Je compose généralement de manière assez impulsive, avec mon cœur. Cela signifie que je ne prévois pas nécessairement ma musique dans ce style éclectique et séquentiel dont vous parlez - cela arrive juste parce que c’est ce que j’aime faire. Mais je crois que c’est lié au besoin de garder l’auditeur attentif, sur son siège. Je n’aime pas vraiment la musique lente et minimaliste qui prétend amener l’auditeur à s’interroger sur toutes sortes de problèmes psychologiques.
J’aime la musique qui raconte des histoires, des humeurs, des scénarios intéressants. Il y a tellement d’endroits où l’on peut embarquer l’auditeur, y compris dans sa propre tête ! Et les changements rapides et radicaux dans ma musique aident l’auditeur à rester concentré. Vous avez finalement un certain contrôle sur ce qu’il écoute, en tant que compositeur. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles je le fais, d’ailleurs.

- Je pense aussi à un aspect kinesthésique de votre musique, comme dans « Winter - Segway to Hell » où l’on ressent vraiment ces éléments épars qui se réveillent, s’appellent et se rapprochent jusqu’à se rejoindre. C’est vraiment du suspense aussi.

Je suis vraiment content d’entendre cela ! J’ai travaillé dur pour obtenir cet effet. Cet album est presque une musique à programme. Sur ce morceau, j’ai essayé d’évoquer l’image de quelque chose de froid qui prend vie, qui se réchauffe de plus en plus vers le printemps.

- Vous avez une culture musicale classique très forte, très marquée, notamment en ce qui concerne l’harmonie et le contrepoint. On pense à Bach bien sûr mais pas seulement, ça vient d’où ?

Il m’est difficile de déterminer d’où viennent mes inspirations. J’essaie de ne jamais copier quoi que ce soit. J’ai tendance à tout écouter, n’importe quel style et puis je me dis que ce qui me touche le plus finira dans ma propre musique, inconsciemment. Je n’ai pas de formation classique, mais j’ai écouté des tonnes de musique classique. Quelle est la meilleure formation que l’on puisse avoir en réalité ? L’écoute.

l’humour est un élément très naturel des interactions humaines

- Et votre façon de jouer, très stoïque, impassible, tout en déroulant des séquences humoristiques ou décalées… c’est voulu ?

C’est aussi délibéré que naturel pour moi. Je ne suis sûrement pas une personne très émotive, donc mon apparence sur scène reflète juste ce que je suis.
En ce qui concerne l’humour : si vous travaillez avec l’humour comme élément musical, vous devez réfléchir à la façon de le présenter. Je trouve que l’humour est un élément très naturel des interactions humaines. Mais vous devez trouver un moyen de l’utiliser dans la musique sans qu’il soit le facteur dominant.
Je suis très triste quand les gens comparent ma musique à celle de Spike Jones, ce qui s’est produit plus d’une fois. L’humour peut facilement jouer le rôle central et l’une des meilleures façons d’éviter cela est de le jouer avec un visage impassible.
(J’espère seulement que la seule raison pour laquelle les gens me comparent à Spike Jones, c’est qu’il y a très peu de musique réellement humoristique. C’est donc peut-être leur seule référence).

Jeppe Zeeberg, 2018 © Peter Gannushkin / downtownmusic.net

- Je comprends ce que vous dites sur Spike Jones, c’est plus un amuseur visuel et facétieux. Rien à voir avec votre musique. Mais, comme pour Roland Kirk, Frank Zappa ou même Sun Ra, vous ne vous souciez pas des styles, des frontières ou des icônes. Et votre humour se retrouve dans vos compositions, les changements d’ambiances, les sons, etc.
Vous attendez-vous à ce que votre public ait un certain terrain musical pour saisir les expressions humoristiques de votre musique ou pensez-vous que tout le monde peut sourire ?

Je ne pense pas que le public doive comprendre l’humour dans la musique. Je ne suis pas un comique. L’humour n’est qu’un des éléments de la musique. À quelques reprises, quelqu’un du public m’a approché après un concert pour me dire qu’il avait ri à certaines musiques. C’est toujours présenté comme quelque chose de honteux et les gens veulent savoir si je suis d’accord avec ça. Je suis d’accord !

J’ai assisté un jour à un concert du grand Jerome Cooper et on lui a ensuite demandé s’il était d’accord pour que les gens rient de sa musique (c’était une performance assez gonflée). Il a répondu que c’est une réaction courante de rire quand on entend quelque chose de vraiment impressionnant ou perturbant et il a comparé cela à l’époque où il était jeune et qu’il écoutait Charlie Parker et Miles Davis en concert à New York : il ne pouvait pas s’empêcher de rire ! J’ai trouvé que c’était une réponse brillante, sincère… et drôle, car de fait, il venait de se comparer à Bird et Miles, avec culot !

- Vous êtes à l’origine de plusieurs projets rassembleurs, comme les Dødens Garderobes ou le Horse Orchestra, plutôt festifs et joueurs, ainsi que des propositions plus sérieuses comme Danevirk. Vous avez un rôle de leader, d’activiste à Copenhague ?

Je ne me qualifierais pas d’activiste. Je suis très heureux d’avoir un rôle de leader dans plusieurs de mes projets et je pense qu’il est probablement plus facile de travailler pour moi qu’avec moi !
Je n’ai pas de projet global pour rassembler des gens, c’est surtout une coïncidence que je sois investi à la fois dans le projet d’album de Noël et celui de Danevirke qui rassemblent beaucoup de musiciens différents.
Je trouve magnifique que la musique permette cela, et j’en suis très fier.
Je suis également heureux de faire partie du Horse Orchestra, car c’est un groupe qui présente des musiciens de quatre pays différents et qui provoque l’envie de faire la fête en utilisant beaucoup d’expressions abstraites. Je suis fier de cette réalisation.

- Vous composez, vous enregistrez et produisez vos disques, vos vinyles et vous réalisez les pochettes, vous vendez sur Bandcamp… Est-ce une nécessité économique de tout faire vous-même ou un choix ? Et pourquoi ?

C’est les deux. Pour moi, c’est toujours une question de vue d’ensemble. Je n’ai jamais pu faire un album dont la pochette ou la production ne me convenait pas. La pochette d’un album a toujours une grande influence sur la façon dont je l’écoute. Il en va de même pour la production, bien sûr. J’aimerais bien ne pas faire le marketing et la vente, mais c’est une nécessité pour le moment.

Jeppe Zeeberg & Horse Orchestra, Copenhagen 2018 © Peter Gannushkin / downtownmusic.net

- Pour les Dødens Garderobe, même si ce projet ne concerne que Noël, ça dure depuis 10 ans maintenant. Mais surtout, vous restez en studio toute une journée et vous y travaillez, invitez plein d’artistes différents, c’est même filmé, etc… on s’approche de la performance plasticienne, non ? Comment se fait le choix des invité.e.s ?

Dødens Garderobes Julealbum est enregistré en seulement 12 heures, un jour de décembre. Ces deux dernières années, nous étions au 5E. Nous enregistrons 24 chansons chaque année avec un invité musical différent sur chaque chanson. Ces 24 morceaux sortent l’année suivante, au rythme d’une chanson par jour du 1er au 24 décembre, comme un calendrier de l’Avent.
Dødens Garderobe est composé de Nicolai Kaas Claesson (basse) et Rune Lohse (batterie) et moi (claviers). Les invités sont choisis parmi notre propre réseau musical et chaque année nous espérons qu’il soit suffisamment développé pour ça. Parfois, nous invitons des musiciens que nous ne connaissons pas mais dont la musique nous plaît.

- À propos de Dødens Garderobe, je croyais vraiment que vous enregistriez au jour le jour ! Mais je comprends que ce fonctionnement est plus logique pour produire un tel projet. Comment préparez-vous les morceaux, les arrangements, le choix des chansons ?

Les invités décident des chansons. Nous ne préparons rien avant qu’ils n’arrivent avec une chanson. De plus, il y a souvent deux chansons sur chacun des albums où nous, les Dødens Garderobe, ne jouons qu’en trio. Dans ce cas, c’est moi qui décide de ce que nous jouons.

Je veux davantage pousser les murs et écrire et jouer cette musique hétéroclite sans limite.

- Quels sont vos principaux groupes actuels et quels sont vos projets à venir ?

Mes principaux groupes sont le Horse Orchestra et Jeppe Zeeberg and the Absolute Pinnacle of Human Achievement.

Horse Orchestra est un septet très collectif, mais j’écris une grande partie de la musique et je travaille dur pour que ce groupe existe, même s’il ne s’agit pas que de mon groupe. La musique est très acoustique et a beaucoup à voir avec l’improvisation.

Jeppe Zeeberg and The Absolute Pinnacle of Human Achievement a été créé parce que je voulais avoir un groupe régulier qui soit aussi bon techniquement que le Horse Orchestra mais qui soit mon propre groupe. Horse Orchestra est un projet très collectif, et je voulais pouvoir écrire pour un groupe qui repousse encore plus loin les limites de la musique, à mon propre gré. Je trouve les autres musiciens de Horse Orchestra extrêmement réactifs, mais le groupe a une esthétique globale qui est étroitement liée à Charles Mingus et Sun Ra et même si nous jouons souvent du hip-hop, du style New-Orleans ou du rock, le son du groupe ne change pas beaucoup. Je veux davantage pousser les murs et écrire et jouer cette musique hétéroclite sans limite. Cela dit, l’esthétique générale de The Absolute Pinnacle of Human Achievement peut paraître assez rock’n’roll pour le moment, mais j’essaie de nouvelles choses et je pousse les musiciens à bout tout le temps.

Nous venons de rentrer d’une tournée où nous avons joué des rythmes rock assez lourds, des solos de piano jazz classiques et des compositions dada extrêmement abstraites en un seul set. Ce genre de choses m’excite vraiment.
J’explore d’une autre manière des idées très stimulantes sur le plan de la composition. Les deux groupes se complètent bien.
Et en plus, je joue autant que possible du piano solo, une troisième facette de mes activités.

Jeppe Zeeberg & Horse Orchestra, Copenhagen 2018 © Peter Gannushkin / downtownmusic.net

J’ai des tournées et des concerts à venir avec les trois projets cette année. Et il est prévu de réaliser des albums avec le Horse Orchestra et sous mon nom.
Les albums sortis sous mon nom ne représentent pas vraiment un groupe, ils ont leur propre existence. Je choisis des personnes pour jouer sur l’album en fonction de ce que j’essaie d’exprimer au moment de l’enregistrement.

- Qu’est qui justifie la configuration avec deux bassistes et deux batteurs ? Que voulez-vous entendre ? Quels sont les rôles entre eux ?

Avoir deux batteurs est un excellent moyen d’explorer les idées polyrythmiques, c’est pourquoi je l’ai fait plusieurs fois. Sur mes deux premiers albums, je voulais travailler avec deux « trios » en même temps. J’ai donc écrit pour deux contrebasses, deux batteurs, mais un seul piano. Le piano avait un rôle de piano « normal », mais un bassiste jouait la partition tandis que l’autre improvisait. Les batteurs étaient répartis de la même manière. En plus de fournir des possibilités polyrythmiques et des tempi spécifiques intéressants, cela nous a permis d’explorer des territoires musicaux assez balisés (boogie-woogie, ragtime, hip-hop oldschool) sans avoir l’air ringard ou décalé.
D’une certaine manière, cela ressemble à ce que nous faisons avec le Horse Orchestra : un rythme techno très basique peut devenir entraînant s’il est joué par une section de cuivres vraiment granuleuse et une rythmique acoustique.

- En parlant de batteurs, vous avez une relation forte avec Rune Lohse (qui joue sur tous vos projets) et votre duo Music Made in One Day confirme votre lien musical. Que pouvez-vous dire de Rune et des batteurs en général ?

La raison pour laquelle j’ai tant travaillé avec Rune est double. Tout d’abord, c’est un batteur vraiment génial et original qui partage beaucoup de conceptions esthétiques avec moi. Ensuite, comme compositeur, si vous voulez avoir le contrôle sur la production finale, en écrivant pour des musiciens qui improvisent, vous avez intérêt à écrire pour quelqu’un que vous connaissez bien. Toute la musique que j’ai enregistrée avec Rune est écrite en pensant à lui. Je sais à peu près comment cela sonnera quand j’écris une composition pour lui - mais la plupart du temps, il arrive à me surprendre quand même (ce qui rend la chose belle !). Music Made in One Day est une exception à cette règle, car l’ensemble de l’album est improvisé.

Dødens Garderobe & Laura Toxværd, (5e, Copenhagen) 2015 © Peter Gannushkin / downtownmusic.net

- Vous avez fait plusieurs collaborations avec la saxophoniste Laura Toxvaerd. Que pouvez-vous dire de son jeu, de sa musique ?

Laura Toxværd est - comme le savent tous ceux qui s’intéressent à la scène improvisée de Copenhague - une véritable force d’improvisation. Elle a un style vraiment singulier et sa façon de jouer et de penser la musique est très personnelle. Je trouve sa façon de s’exprimer très réfléchie et très belle, même si elle est très souvent sauvage voire offensive. Laura a participé à certains de mes albums et concerts, elle a aussi travaillé avec mon trio Dødens Garderobe et je joue également dans son trio avec Ole Mofjell.

- Qu’est-ce que vous aimez comme littérature ? Comme films ? Comme peinture ? Qu’est-ce que vous écoutez à vélo ou dans le métro ?

J’aime beaucoup la poésie et j’en lis beaucoup plus que de prose. La poésie me fait pleurer plus que la musique. Comme pour la musique, je n’ai pas de style d’expression préféré, je lis tout - même si je suis probablement attiré par les poètes plus abstraits et plus expressifs. Il en va de même pour le cinéma : j’aime Terry Gilliam, Jan Svankmajer, David Lynch, Buster Keaton, David Cronenberg, mais je regarde beaucoup de choses différentes tant que c’est bon. J’ai aussi un faible pour les films noirs, auxquels vous pourriez trouver des références dans ma musique. J’écoute tout dans le métro (ou à vélo). Je ne pourrais pas vous donner une liste exhaustive, mais en ce moment, il y a le compositeur danois Rued Langgaard, Henry Purcell, la rappeuse de Chicago CupcakKe ou John Zorn pour n’en citer que quelques-uns.

- Avez-vous déjà joué en France ? Connaissez-vous la scène jazz française ?

Non, malheureusement. Peu de mes collègues scandinaves vont en France et je ne sais pas pourquoi. J’aimerais beaucoup y aller !