Scènes

Copenhagen Jazz Festival 2021, une édition moléculaire

Quatre jours et quinze concerts parmi les centaines proposés par ce festival.


Si la capitale danoise abrite le Noma, réputé le meilleur restaurant du monde, qui réinvente la cuisine nordique, on ne s’étonnera pas que l’équipe de l’un des plus grands festivals de jazz européens, le CPH Jazz, sache réinventer la formule pour proposer, en pleine troisième vague de pandémie, une programmation locale, disséminée et concentrée.

Le Danemark fait partie des pays qui ont levé le plus tôt les restrictions sanitaires grâce à un fort taux de vaccination dans la population, à une gestion pragmatique des centres de tests et de vaccination et à la confiance que placent les habitant.e.s dans la science et la médecine. Aussi, le festival commence en même temps que la levée du port du masque dans les lieux clos (sauf transports publics) et seul le passe sanitaire valide permet d’assister aux concerts.

En termes de programmation, le festival a fait le choix de soutenir la scène locale, les artistes et les lieux de concert, qui sortent fragilisés de la crise, des confinements et des restrictions. Cette année, pas de grande scène nautique sur la mer pour des stars américaines, quelques grandes messes de jazz mainstream. Les concerts se tenaient dans la multitude éclatée des petites salles, café et bars, hôtels et places, centres culturels et théâtres, écoles et conservatoires, tiers lieux de tout poil, du magasin de disques à l’ancienne gare ferroviaire… Bref, assister au festival, se fixer une liste de concerts (il y en a plus d’une centaine par jour entre 10h30 et minuit !) et passer de l’un à l’autre en vélo, c’est l’assurance de découvrir la ville et sa diversité culturelle. Une invitation de Jazz Danmark permet de nouveau à Citizen Jazz d’assister à ce festival et de consolider la connaissance de cette scène danoise qui fera l’objet d’un prochain dossier thématique.

Copenhague fait partie des capitales européennes dans lesquelles le brassage s’opère le mieux


Pour ce qui est de la musique, la sélection de cette édition présentait donc un large éventail de musicien.ne.s danois.es écartelant le jazz entre toutes ses composantes et présentant ainsi le visage d’une scène musicale très active et diversifiée. Il faut préciser aussi que Copenhague fait partie des capitales européennes dans lesquelles le brassage s’opère le mieux pour ce qui relève du jazz et des musiques improvisées. De nombreux.ses jeunes musicien.ne.s y étudient, y travaillent et y vivent, tout comme à Berlin, Amsterdam ou Londres. Cela permet l’émergence de nombreux projets pleins de vitalité et on peut aussi englober sous l’appellation « scène locale » des artistes de toutes nationalités.

Les principaux personnages de cette édition sont le batteur Kresten Osgood, le pianiste Jeppe Zeeberg et le pianiste Jacob Anderskov pour leur présence assidue. La scène du RMC, le Rytmisk Musikkonservatorium où l’on découvre la pianiste lituanienne Gintė Preisaitė et la pianiste suisse Margaux Oswald. Ce qui fait 4 pianistes, un changement par rapport à 2019 et sa série de Danoises au saxophone alto…

Kresten Osgood est un musicien qui connaît et maîtrise toute l’histoire du jazz. Il s’en amuse d’ailleurs et, parce qu’il a cette sorte de toc, il questionne le public ou les amis sur des points de détail concernant les disques, les orchestres, etc. Mais cette facette du personnage ne peut faire oublier cette attitude très joueuse que le batteur a sur scène, quel que soit le contexte ; joueuse mais sérieuse. Il donnera d’ailleurs vingt concerts pendant le festival, une sorte de record. Sollicité et recherché pour son sens de l’écoute et sa fantaisie rythmique, Kresten Michael Osgood est une figure tutélaire pour la jeune génération danoise.

Kresten Osgood Quintet @ Sofies Jazz Klub, CPH Jazz, july 2021

C’est en compagnie du guitariste Gustaf Ljunggren et du batteur Kenny Wollesen que je l’entends pour ce qui s’avère être mon premier concert depuis des mois. Un événement inoubliable que de retrouver les vibrations réelles de la musique en direct. C’était au café Ingolfs, dans le sud de la ville, avec une scène dans une arrière-cour qui ressemble à un biergarten berlinois. Nous sommes le 3 juillet, en pleine coupe d’Europe de football. Le Danemark joue dans deux heures pour une place en demi-finale et la ville entière est rouge et blanche, il fait chaud sous les maillots. L’entente entre Osgood et Wollesen fait plaisir à entendre, ils s’amusent, se titillent. Je retrouve le batteur avec son propre quintet quelques jours plus tard, au Sofies Jazz Klub au bord d’un canal sur l’île de Christiania. La petite salle en sous-sol permet une scène et quelques chaises entre les nombreux piliers qui portent l’immeuble au dessus. C’est là, serrés au chaud, que nous assistons à un concert mené de main de maître par Kresten Osgood, qui jongle avec tous les styles, passant des Jazz Messengers à Duke Ellington, jouant des impros délirantes, des poèmes (et plein de discours en danois), des pitreries, du Mingus, du swing mais surtout une fantastique énergie de groupe, avec des musiciens tout-terrain.

Jeppe Zeeberg and the Absolute Pinnacle of Human Achievement @ H15, CPH Jazz, july 2021

Au piano, dans ce groupe, il y a Jeppe Zeeberg, dont on parle depuis longtemps ici. Lui aussi joue à plusieurs reprises lors du festival. D’abord avec son groupe phare, le Jeppe Zeeberg and the Absolute Pinnacle of Human Achievement sur la scène du H15, l’un des lieux de vie de Kødbyen. La salle est pleine, le public hétérogène. Le pianiste joue en partie debout sur les claviers, une musique carrée et très écrite, faite de stop and go, rapide, pince sans rire. Le batteur donne beaucoup pour un jazz teinté de rock et de transe délirante. Et soudain, au piano solo, Zeeberg se lance dans une version boiteuse et lumineuse de « On the Sunny Side of the Street »… le plaisir avant tout. On retrouve le pianiste en trio pour une performance unique au 5E, la petite salle de Kødbyen – tout juste rénovée - louée chaque année par le collectif et label ILK pour son mini-festival. En compagnie du tubiste Jakob Munck et du batteur, familier de certains musiciens français, Stefan Pasborg, il joue un programme unique, parfait pour illustrer un film muet, tout en dynamiques et en cascades. Encore une fois, l’inventivité et la vision musicales de Jeppe Zeeberg sont un plaisir pour les oreilles.

Quant à Jacob Anderskov, il était avec son trio ZAV au 5E, sur un piano droit hypothétique, mais néanmoins préparé avec des mikados. La musique, déjà sur disque, est pleine d’énergie et le pianiste, membre du collectif ILK, est un marionnettiste qui dompte son piano. Il planera également sur le concert du trio Homies, dans la cour saturée de buveurs de bière du jardin-bar Byhaven Pumpehuset, avec Ned Ferm au sax, inventif et indifférent aux bruits de fond, Jeppe Skovbakke (basse) et Rune Kielsgaard un batteur qui cogne juste, tous trois anciens membres du Anderskov Accident.

Jacob Anderskov / Anders Vestergaard / Jesper Zeuthen @ 5e, Cph Jazz, july 2021

Enfin, c’est dans la salle du RMC, cette école de musique internationale nichée derrière l’opéra de Copenhague, que se tient le festival qui présente une grande partie des étudiant.e.s, de leurs projets et de leurs affiliations. Lotte Anker y enseigne et sa présence décontractée rassure. Ici, on entend des musicien.ne.s qui n’en sont plus à leurs débuts, sur le point de sortir de l’ombre. Pour ma part, en entendant le groupe No Fun !, un quartet international composé de Simon Forchhammer (d), Ben Rodney (tr) et Rafał Rózalski (b) je découvre la pianiste lituanienne Gintė Preisaitė. La salle de concert est quasi-vide - c’est l’heure du match de foot et toute la ville est devant un écran – et les larges baies vitrées qui donnent sur les bras de mer sont un cadre idyllique pour un concert. Ce quartet a une belle densité musicale, la proposition est solide. La jeune pianiste impressionne par son assurance et sa légèreté toute mesurée. On en reparlera.

Margaux Oswald, Sture Ericson, Håkon Berre @ 5E, CPH Jazz, july 2021

Au même endroit, le lendemain, c’est la pianiste suisse Margaux Oswald qui présente un quartet (guitare, basse, sax, piano) en invitant Lotte Anker. Celle-ci, pieds nus, alternant soprano et alto, enchaîne les chorus plaintifs, exacerbés, des contre-chants sous-jacents. Elle pousse tout le monde à s’élever. Margaux Oswald plonge dans le piano pour en tirer cliquetis et sonorités diverses, ou plaque des clusters à pleines mains. Elle économise ses interventions, radicales mais mesurées, pour laisser de la suspension dans l’air. On la retrouve également en trio, au 5e , avec Sture Ericson au sax et Håkon Berre à la batterie. Il y a une grande unité d’action dans ce flux plutôt tellurique, plein de changements d’atmosphères. Le saxophoniste est tout en puissance et la pianiste se montre percussive mais aussi filante, à l’écoute, dans l’attente, pour adoucir le propos.
Nous reparlerons d’elle prochainement.

Otis Sandsjö, Petter Eldh, Lucia Cadotsch @ KoncerKirken, CPH Jazz, july 2021

Un autre lieu incontournable du festival, c’est le KoncertKirken. Il faut dire que l’acoustique remarquable de cette ancienne église désacralisée est parfaite pour les musiques improvisées et non amplifiées. Le trio de Lucia Cadotsch y joue le programme Speak Low avec Petter Eldh et Otis Sandsjö. C’est tout simplement délicieux. Concentrée, la chanteuse délie les mots comme on trace des lettres sur le sable. Sandsjö est quasiment tout le temps en souffle continu et fait le lien avec les claquements frénétiques de la contrebasse de Eldh. Lucia Cadotsch danse les syllabes sur la pointe des pieds, les morceaux s’enchaînent comme une seule et même histoire magique.
Au même endroit, la saxophoniste alto Mia Dyberg, présente un trio avec Kresten Osgood à la batterie. Un risque osé. La salle est pleine et le concert est filmé. La saxophoniste modifie le son du sax en utilisant des ronds en aluminium. Le batteur joue avec les avant-bras posés sur les cuisses, la caisse claire calée entre les genoux et il fait des propositions musicales assez crépitantes qui attirent l’attention.

Czajka Puchacz (Kaja Draklser & Simon Gąsiorek) @ Trashzzfestival, CPH Jazz, july 2021

Enfin, loin de l’agitation du centre-ville, l’ancienne gare de Lygten au cœur de Nørrebro est le siège du Trashzzfestival une série de concerts présentant l’underground de la scène impro de la ville. À peine arrivé, on m’offre un shot d’un breuvage local qui, j’en suis sûr, tue n’importe quel virus. Ici, j’ai le plaisir d’assister au duo Czajka Puchacz, claviers (mais sans le piano) et batterie, le tout branché sur différentes machines. Décalage humoristique pour un folklore slovéno-polonais rythmique, électrique et branché. On dirait le chanteur Katerine avec le Sun Ra Arkestra. Ce sont pourtant la pianiste Kaja Draksler [1] et son acolyte Szymon « Pimpon » Gąsiorek qui œuvrent. Lui, terrestre et organique, elle plutôt dans le surnaturel et le mystique.
C’est parfait pour terminer cette courte visite au festival, en regrettant évidemment les nombreux concerts passés ou futurs auxquels il n’est pas possible d’assister… un projet vain, vu le programme.

par Matthieu Jouan // Publié le 12 septembre 2021
P.-S. :

Toutes les photos sont issues de mon téléphone, je m’en excuse par avance...

[1La pianiste fera 4 concerts lors du festival, dans des configurations très différentes.