
Kenny Barron
Beyond This Place
Kenny Barron (p), Immanuel Wilkins (as), Steve Nelson (vib), Jonathan Blake (dm), Kiyoshi Kitagawa (b).
Label / Distribution : Artwork Records
Sa veine créatrice semble intarissable. À 81 ans, Kenny Barron propose un disque sur lequel, en conviant la nouvelle étoile du saxophone alto Immanuel Wilkins, sa verve improvisatrice se fait des plus émouvantes. Ses velléités de conversation avec ce jeune compagnon de jeu se déploient au fil de compositions issues de précédents albums, que ce soit sur « Scratch », une belle pièce free à l’origine joué en trio avec Dave Holland et Daniel Humair en 1985, ou encore sur « Tragic Magic », un hard bop jouissif dont le titre évoque les ravages de l’héroïne, qu’il dédia à son mentor Tommy Flanagan et offrit au contrebassiste Sam Jones… sans oublier « Sunset », un maelstrom modal inspiré de son premier album enregistré en 1973 -sur lequel le chorus vertical de Wilkins crée des abîmes vertigineux.
Le titre qui donne son nom à l’album, quant à lui, est une pièce récente du pianiste qui a tout d’un standard, déroulant une ambiance crépusculaire douce et mystérieuse, amplifiée par les volutes de vibraphone. Car, non content de dialoguer avec un soufflant, Kenny Barron s’est risqué à convier le vibraphoniste Steve Nelson (compagnon de route, entre autres, de Dave Holland et du regretté Mulgrew Miller) : c’est là une prise de risque que de conjuguer le piano avec un instrument aux fonctions somme toutes similaires… et pourtant les deux instruments sont ici comme amoureux l’un de l’autre - les ondes dispensées par les lames et mailloches sont nimbées d’une pudeur swing fondante à souhait. Signalons également une composition de son fidèle batteur, Jonathan Blake : « Blues On Stratford Road », dont le thème semble issu d’une jam session torride, sur laquelle le phrasé de saxophone n’est pas sans rappeler les inflexions douces et incisives d’un Johnny Hodges, comme si un hommage au fidèle altiste de Duke Ellington était un rite de passage presque obligé. Blake est par ailleurs sollicité par le leader pour un détricotage incendiaire en duo de l’incunable « Softly As In A Morning Sunrise ».
Quant à l’autre standard présent, « The Nearness Of You » (« plus près de toi », tout un programme spirituel et sensuel), il n’a jamais aussi bien porté son nom : non seulement l’osmose entre musiciens est gorgée de soul, mais l’auditeur·rice peut avoir la sensation d’une rare communion avec les artistes. Un telle somme serait incomplète sans un morceau de Thelonious Monk, principale référence du leader : ici, « We See », interprété en duo piano/saxophone, prend les atours d’une joute où chaque protagoniste semble dire à l’autre « voyons voir », sans qu’il y ait quelque fossé générationnel que ce soit ! Un disque parsemé de pépites musicales aux accents de vérité.

