Jazzdor 2025, témoin d’un passage
Changement de direction et musique encore et toujours à Jazzdor Strasbourg.
L’Orchestre National de Jazz de Sylvaine Hélary ©Teona Goreci
Quarantième édition, rien que ça, pour le festival Jazzdor à Strasbourg et dernière sous la direction de Philippe Ochem qui passe la main désormais à Vincent Bessières. Bien ancré dans le paysage de la ville, le festival a su imposer des esthétiques novatrices trans-européennes et au-delà, qui en fait toute la qualité et sont l’occasion de découvrir des formations peu communes sur la scène hexagonale. Après une ouverture le vendredi 7 novembre avec Danilo Pérez, voici le compte rendu des concerts du weekend. Ils amorcent une succession de moments à coup sûr réjouissants durant les quinze jours qui suivront.
Le plaisir de retrouver la capitale alsacienne n’est jamais feint. La ville travaille depuis longtemps son urbanité et les rapports entre les différents modes de transport, pieds, vélos, trottinettes, tramway, voitures, apaisés. Tout le monde y trouve sa place, son couloir, son tempo, il suffit de se placer au bon endroit pour remonter notamment de la gare à la Cité de la Musique où se tiennent les concerts du samedi et du dimanche.
Après un crochet par la librairie Kleber, haut lieu du commerce littéraire et indispensable temple de la culture [1], nous parvenons dans ce quartier moderne fait d’acier et de verre se reflétant dans l’eau. Le long du Canal du Rhône au Rhin, revoilà André Malraux qui donne son nom à la grande bibliothèque de Strasbourg, autre lieu indispensable mieux préservé des impératifs économiques que son cousin libraire. Nous regagnons la salle de concert pour la soirée qui s’annonce sous les auspices de la créativité et de la tradition.
Pour la créativité, le contrebassiste franco-allemand Pascal Niggenkemper réunit un quartet qui se moque des nationalités. Le batteur américain Gerald Cleaver, la saxophoniste ténor française Sakina Abdou, dont nous ne pouvons que noter la pertinence dans l’ensemble des projets auxquels elle participe ces derniers temps et la claviériste allemande Liz Kosack qui a la particularité de jouer en arborant un masque confectionné par ses soins (regardez son site, il y en a plein, tous surprenants) ont pris pour nom The Ocean Within Us. Une note d’intention, un programme : la musique est tout en mouvement liquide.
Les sons circulent avec facilité et ce courant ininterrompu et sans pause entraîne un ensemble hétéroclite d’événements qui ne tiennent pas du collage mais d’un flux qui se transforme au gré des moments. S’appuyant sur la rythmique fluide de Gerald Cleaver qui double ses parties de batterie par des interventions en spoken word filtrées par des effets, et doublé par la voix de Liz Kosack dans un dialogue superposé, le set s’ouvre peu à peu.
La basse, augmentée d’un pavillon fixé sur le manche, prend l’apparence d’un engin lunaire rétro-futuriste ; elle émet des sonorités étranges qui plongent le public dans un état de suspension. Pendant un moment, on craint ces concerts atmosphériques qui finissent par ennuyer, particulièrement dans une grande salle. C’est compter sans l’ingéniosité d’un déroulement qui se transforme sans prendre garde.
Sakina Abdou, notamment, se fend d’interventions mesurées mais puissantes, chaleureuses et charpentées qui viennent donner de la chair à l’ensemble et haussent le niveau d’intensité de jeu. Elles conduisent à des thèmes mélodiques qui apparaissent, rappellent les fanfares de la free music des années 70 puis s’en vont à leur tour. Tout est modulé et s’épanche avec facilité, laissant un souvenir fort à la sortie. L’après-midi même le groupe était en studio, on entend la version enregistrée avec impatience.

- Sakina Abdou ©Teona Goreci
Place ensuite à une musique plus identifiable qui pourtant trouve son origine dans les expérimentations tous azimuts des lofts américains des années 70 évoqués à l’instant : le quartet de David Murray. L’homme a construit une carrière sur un jeu de saxophone puissant et su écrire quelques belles pages de l’histoire du jazz, à commencer par celles avec le World Saxophone Quartet. Il revient là à une formation plus conventionnelle entre le piano généreux de l’Espagnole Marta Sónchez et la rythmique swing de Russell Carter à la batterie et Luke Stewart à la basse.
Déroulant le programme du disque Francesca, paru chez Intakt en 2024, le ténor reste chaud, robuste à certains moments. Quelques phrases en dérapage contrôlé sont toujours impeccablement posées, les musiciens derrière lui apportant un soutien indéfectible. Même si le jeu algébrique et percussif de Marta Sánchez (le deuxième titre de son disque Perpetual Void avec Chris Tordini et Savannah Harris pour vous faire une idée) ne trouve pas pleinement sa place ici, la basse de Stewart est toujours aussi mobile dans quelque contexte qu’il se trouve et apporte un chaloupé bienvenu à ce concert qui, il faut bien se rendre à l’évidence, peine à se renouveler à mesure que la soirée avance.
Murray est un homme fatigué, il se déplace avec lenteur et précaution et part s’asseoir dès que l’occasion se présente. De fait, il fait le job mais sans chaleur ; malgré une scansion atypique, un enthousiasme trop affiché, l’arrivée sur le plateau de ladite Francesca, compagne de Murray, créatrice de mode, intellectuelle auto-revendiquée, Française d’origine italienne et qui vit à New York, apporte un peu d’inattendu et relance la mobilisation du groupe autour d’elle en scandant deux textes à grand renfort d’images poétiques (bateau, voile, tout ça). La rencontre est pour le moins atypique, on écoute ça depuis son fauteuil, un demi-sourire circonspect aux lèvres.
Le lendemain, l’improvisation a du bon. À la suite de l’annulation d’un trio préalablement prévu, Vincent Bessières a dû et su trouver au pied levé un groupe de remplacement. Grand bien lui en a pris. Quel groupe ! Kris Davis évolue depuis de nombreuses années maintenant dans un jazz créatif d’une grande audace. Témoin son Diatom Ribbons, ou plus loin encore les arrangements réalisés pour Floating Heads de Tony Malaby ou même encore le label Pyroclastic qu’elle dirige et dont la ligne éditoriale se situe à la pointe de la modernité.
Entourée dune rythmique pur produit de la culture afro-américaine et venue défendre un disque qui avait pourtant laissé un sentiment mitigé, on pointait une petite réserve à l’idée de l’écouter dans un contexte trop traditionnellement jazz.
Grave erreur que ce doute. Joyeuse erreur même. La rythmique fut d’une classe folle, et Davis a déroulé un set impeccable d’une intelligence et d’une sensibilité qui la rangent définitivement dans les grand·es praticien·nes du piano. Attaquant le concert en plongeant aussitôt le fer au feu, elle entraîne l’intégralité du public avec elle : le trio atteint même dès le deuxième titre un niveau d’intensité qu’il est rare d’entendre à ce moment-là du concert.
Mais attachons-nous à trois détails.
Robert Hurst, le bassiste, a les pieds ancrés dans le sol qui ne bougent jamais, comme collés par terre, sa basse est une colonne solide aux attaques généreuses.
Le corpulent batteur Johnathan Blake pratique la batterie en position basse. Fûts, cymbales sont comme au ras du sol et la silhouette de ce volume homme/instrument est saisissante. Les bras en revanche sont un ballet léger qui va d’un élément à l’autre avec fluidité et ce soir-là ont une prédilection pour la caisse claire, angle d’attaque de son jeu et stimulus permanent pour la basse et le piano.
Les poignets de Kris Davis enfin sont souples et toniques et accompagnent ses doigts là où elle souhaite les conduire. C’est peu dire que du chemin est parcouru, son jeu est très mobile, plein d’inventivité, répondant, prolongeant, voire contrecarrant les invitations de ses partenaires, plongeant dans et repoussant tout à la fois un siècle de piano jazz.
Après les détails, le global : capable des braquets les plus inattendus et de variations de vitesse qui chamboulent et gratifient l’oreille, le trio est une unité articulée entre tradition et modernité, complexité et lisibilité, efficacité et sensibilité.

- Kris Davis ©Teona Goreci
À la suite du trio, un septemdecimtet (inventons un mot pour l’occasion) pour cet orchestre qui compte dix-sept musicien·nes. À savoir un grand orchestre : l’Orchestre National de Jazz que dirige Sylvaine Hélary depuis presque un an. Premier projet de ce mandat vu et fortement apprécié sur la petite scène du Petit Faucheux à Tours. Puisqu’ici il y a la place, l’orchestre est en formation étendue sur la grande scène. Le tout perd en mordant ce qu’il gagne en sensibilité.
De fait, Carla Bley est toujours à l’honneur et ce soir on découvre une mélancolie mal perçue lors de la date précédente. La musique prend le temps de se révéler au public, et va toucher au cœur avec immédiateté. Le corps collectif est alangui et là où les contrastes étaient saisissants, on assiste plutôt à un film à grand spectacle dont l’histoire imposante gomme un peu les particularités. La succession de solos majuscules est reçue avec enthousiasme ; il en ressort surtout une vision panoramique qui prend mieux les couleurs de la musique généreuse de Carla Bley. Elle aussi reflet d’une époque, elle la déborde par une vitalité intemporelle et que cet orchestre s’approprie avec gourmandise et réinjecte dans son interprétation.
Le festival s’étend sur quinze jours, c’est une machine bien rodée. Les concerts, nombreux, dans plusieurs lieux, les arrivées et les départs de dizaines de musicien·nes venu·es de partout en Europe, les repas à prévoir, les hébergements, les transports d’un endroit à l’autre obligent à une organisation au cordeau. Une équipe efficace y travaille avec discrétion, doublée d’une deuxième équipe de bénévoles. Si elles font partie du décor, elles en sont surtout la mécanique.
On l’a dit : 2025 est la dernière programmation préparée par Philippe Ochem. L’année prochaine, Vincent Bessières l’annonce : le festival entamera une mue. Nous sommes d’ores et déjà enthousiastes, curieux et nous serons attentifs.

