Scènes

L’art du trio jazz : une journée en stage de jazz


Une journée en stage trio jazz, avec Antoine Hervé et les frères Moutin… Pardon ? Un stage trio jazz avec Antoine Hervé et les Frères Moutin en Provence, ce 11 juillet 2016 ? Tant qu’à se prendre un bain de swing en cet été caniculaire, autant se jeter à l’eau avec certains des meilleurs représentants hexagonaux des notes bleues.

On sait l’appétence didactique d’Antoine Hervé. On le retrouve en ce début de semaine estivale dissertant volontiers sur l’importance des neuro-sciences dans la transposition de la geste jazzistique, tant auprès de ses stagiaires que… de lui-même, à l’entrée du collège de Saint-Maximin-La-Sainte-Baume, dont le principal porte à bout de bras l’association locale Mojazz Diffusion et un projet de classe de jazz ! Pour autant, c’est dans la pratique artistique que le thème du stage se révèle. Quelque chose de l’interplay. Directement issu de la configuration du trio piano/contrebasse/batterie telle qu’envisagée par Ahmad Jamal puisque, le contrebassiste étant au milieu un peu en retrait, il s’agit pour lui et son compère batteur de ne pas perdre une miette du jeu de la main gauche du pianiste. Il y a bien geste et geste. Cependant, le bienveillant chef d’orchestre concède qu’il est toujours en quête d’outils lui permettant de libérer cette fameuse main gauche, clef de la libération de la rythmique et, ipso facto, de l’émancipation totale de l’ensemble du trio. A l’issue d’une première démonstration des enseignants, le chroniqueur ne peut que se sentir écrasé par le poids de l’Art du Jazz mais n’en ressent pas moins comme une irrésistible envie de croquer un peu plus la pomme.


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François Moutin, Antoine Hervé et un jeune stagiaire

Des combos de stagiaires se soumettent avec délectation à l’écoute acérée des Maîtres. La servitude volontaire jazzistique se met en branle avec délices. Les standards sont déroulés avec plus ou moins de difficultés mais toujours avec une quête inexorable du swing, ce Graal musical. De fait, tout le monde, enseignants comme stagiaires, paraît s’accorder sur le fait que, par-delà les déchiffrages harmoniques des sacro-saintes grilles que l’on psalmodie trop souvent, ce qui est en jeu ici, c’est un peu ce que le sociologue américain Howard S. Becker appelle « le répertoire », cet ensemble sensible partagé dans l’instant de « qu’est-ce qu’on joue maintenant » ? Les trois professeurs (encore qu’ils ne se déclarent pas forcément « maîtres » de leur art, confiant constamment leurs doutes raisonnables, en véritables scientifiques qu’ils sont), forment des trios de stagiaires en fonction des capacités et des marges de progression des uns et des autres, à charge pour ces derniers de proposer, à raison de deux ou trois groupes par fin de journée, deux standards de leur choix jusqu’à la fin de la semaine de stage.

Or, dans le trio jazz, c’est la contrebasse qui apparaît comme l’instrument pivot du dispositif. Tel devait être, du moins, le propos développé par François Moutin lors de son atelier de l’après-midi. Il fait environ 40° dehors mais les stagiaires contrebassistes déhoussent leurs grands-mères pour l’atelier d’un Monsieur de l’instrument. Tel impétrant propose de dérouler « Tricotism ». Voilà qui ravit le prof ! Pensez, un standard écrit par un confrère, et lequel ! Oscar Pettiford, l’un des monuments oubliés du bebop, qui fit la jonction entre l’ère du swing et celle des petits ensembles, l’un des poètes libérateurs du carcan rythmique dans lequel on enfermait et enferme encore trop souvent l’instrument, emporté trop tôt par la camarde du fait d’une santé précaire, ce qui n’a jamais pardonné pour les musiciens afro-américains. Et ce titre ! Quel pied de nez ! « Tricoter », n’est-ce pas ce que l’on reproche au bassiste qui en fait trop ? Pour François Moutin, point trop n’en faut certes, mais il n’en est pas moins nécessaire d’avoir une appréhension physique de l’instrument, matérielle et sensuelle. Certes, il faut projeter des repères mentaux sur la contrebasse, mais c’est pour mieux les dépasser et en rechercher l’essence. Il en va de même du traitement que l’intervenant propose du standard « Softly As In A Morning Sunrise » que propose un autre stagiaire : « Bon sur le A tout le monde est d’accord mais le pont, le pont… y’a personne qui le joue pareil ! » (le « A » étant la première partie d’un standard de jazz, le couplet, souvent appelé à être redoublé puis suivi d’un pont appelé « B » et enfin d’un dernier « A », d’où, pour un morceau de trente-deux mesures, ce qui est le cas de la majorité des standards issus de la comédie musicale de Broadway une forme dite « AABA »). Alors foin de ces considérations harmoniques, reprend le frangin contrebassiste, « je vois que tu as envie de jouer un peu comme Ray Brown… vas-y, mets donc un petit glissé par là, une ghost-note par-ci, fais vivre cette ligne de basse ! » Vivre, tout simplement, tel est le mot d’ordre du jazz, comme le suggère le Maître à ses Disciples. Et pour un groove latin, « fais respirer ton instrument, ne te précipite pas, donne de la couleur avec un petit chromatisme ».

Le chroniqueur épargnera au lecteur des considérations par trop « techniques » concernant la hauteur des intervalles et autres blue notes qui émaillent l’atelier – bien que ces dernières fondent aussi la musicalité du jazz - pour conclure sur une anecdote rapportée par François Moutin. « A mon arrivée à New-York, je me suis retrouvé dans un immeuble où vivait la veuve de Vernell… elle m’avait prise en affection, moi, le petit frenchy… c’était un endroit où vivaient tant de musiciens de jazz… Et c’était si chaleureux, si simple, si naturel »… Comme le jazz, pourrait-on conclure.

par Laurent Dussutour // Publié le 20 novembre 2016
P.-S. :

Bien entendu, rendez-vous est pris pour l’été 2017… a priori dans un site plus proche de la métropole provençale !