Entretien

Marion Rampal & Pierre-François Blanchard : état secret

Rencontre avec les deux musicien.ne.s à propos de Le Secret, leur récent projet.

Marion Rampal et Pierre-François Blanchard nous livrent un secret. C’est rare, celui-ci est absolument public, et sans faux-semblant. La chanteuse, habituée des orchestres de Raphaël Imbert, a trouvé dans le pianiste un alter ego ,et pas uniquement dans leurs collaborations communes avec Archie Shepp. Le Secret est un savant mélange de chansons, inspirées de l’univers de Saravah, et de racines jazz et blues. La recette est unique parce que les deux musiciens ont su la rendre telle, et passer d’un climat à l’autre avec une simplicité et une fluidité rares. Rencontre en duo avec des artistes qui ont non seulement une vision très claire de ce qu’ils proposent, mais aussi une approche très politique de la musique.

- Bonjour Marion et Pierre-François. Pouvez vous vous présenter mutuellement ? Comment est née votre collaboration ?

Pierre-François Blanchard (PFB) : Je suis musicien ; pianiste et compositeur. Passionné de jazz, de musique classique, amoureux de l’improvisation libre, et de la mélodie.
Marion et moi nous sommes rencontrés lors d’un stage organisé par Panthéâtre. Nous avons fait plusieurs sessions d’improvisation libre, au cours desquelles nous nous sommes immédiatement « reconnus » artistiquement. Nous avons alors voulu élaborer un langage commun de l’interprétation, un rapport à la musique qui viendrait bousculer les codes établis.

Pierre-François Blanchard

Marion Rampal (MR) : En fait, ce qui est sans doute le « sel » de notre collaboration, sa structure, c’est vraiment ce rapport commun à la fois à l’écriture classique, aux musiques noires américaines, à l’improvisation libre, et aussi à la chanson. Je crois que l’expérience qu’on a eue chacun ou ensemble avec Panthéâtre - où l’on apprend à écouter les esprits, à analyser les mythes, à écrire une dramaturgie de l’improvisation - nous accompagne partout. Depuis on se croise sur beaucoup de projets, avec Raphaël Imbert, avec Anne Paceo, dans mon trio Main Blue, chez Archie Shepp, avec des camarades venus du classique… On est tout à tour leader ou follower, une sorte d’équipe à géométrie variable au sein même du duo. On adore organiser des stages de performance vocale ensemble aussi, transmettre ce qu’on aime du chant, des expériences avec la voix humaine.

- Marion, de Own Virago à ce nouvel album Le Secret, on perçoit dans vos albums une volonté de raconter des histoires, de narrer. Est-ce une donnée importante de votre conception musicale ?

MR : Absolument : pour moi le format de la chanson reste un terrain d’exploration qui croise dramaturgie, cinématographie, poétique, parfois politique. Une chanson est un petit monde, une bulle de sens, qui résonne à plein de réalités, de questionnements. Ensuite il y a le rapport au son, au format, que j’ai toujours défendu dans la dissidence, la liberté. Il y a 10 ans, pour mon album Own Virago, je décrivais ma musique comme de la « Libre Pop Music ». C’est encore vrai. C’est souvent très réfléchi, structuré, mais il faut que les musiciens comme le public puissent y glisser librement leur propre écoute, leur imaginaire. Et parfois la dramaturgie ou le scénario ne sont pas évidents au premier abord : les chansons peuvent avoir plusieurs maillons, plusieurs couches de lecture. Alors avec le chant je me dis plus tisseuse que conteuse.

Pour moi le format de la chanson reste un terrain d’exploration qui croise dramaturgie, cinématographie, poétique, parfois politique.

- Dans le Secret, Arièle Butaux, qui a écrit de très belles notes de pochette, initie l’idée qu’il y a une traversée du miroir. On perçoit que tous les deux, vous êtes aller chercher des œuvres très personnelles, de Debussy à Brigitte Fontaine. L’album est-il une levée de voile à ce qu’il faut de pudeur ?

PFB : Pour moi le Secret, ce serait de demander aux compositeurs, aux auteurs, - de façon légèrement impudique c’est vrai ! - : comment ont-ils rêvé leurs pièces ? comment improviseraient-ils dessus ? Quelle est l’histoire cachée ? À qui leur pièce était-elle vraiment adressée ? C’est en se posant ces questions - secrètes ! - et en imaginant leurs réponses que nous nous sommes positionnés pour aborder le répertoire.

MR : Pour cet album j’essaie de mettre les mélodies et les mots tout nus. Ce n’est jamais cru, j’espère. Concernant les mélodies classiques, qui constituent l’album pour moitié, comme je ne saurais aucunement les chanter de manière lyrique, parce que mon instrument est autre, je fais le pari d’une intimité troublante, entre la voix, le mot, le piano, le micro, et l’oreille de celle ou celui qui écoute. Et cette intimité est à l’œuvre avec la pièce qu’on aborde. Alors oui, peut-être que Fauré se retourne dans sa tombe, ça peut être gracieux de se retourner dans sa tombe, un tour langoureux ! On est conscient que le geste est osé, mais ce n’est pas du cross-over, c’est plutôt une archéologie poïétique, on cherche des liens subtils entre les différentes formes d’expression, mélodie, chanson, cabaret, blues.

Marion Rampal

- On sent, dans la production comme dans les choix, une esthétique Saravah très marquée, à commencer par « Le Secret » où Fauré infuse au Rhodes. Il y a aussi cette magnifique version « Des Ronds dans l’Eau » et une dédicace à Pierre Barouh. Quel rôle a-t-il joué dans votre construction artistique ?

PFB : J’ai eu le privilège d’être le pianiste de Pierre Barouh pendant ses cinq dernières années. En ce qui me concerne, il m’a donné une seconde éducation au sens artistique et éthique. Poète, libre, « pas carriériste pour un sou », obsédé de se rendre « disponible au présent », il m’a aidé à démêler nombre de mes questionnements. Dans sa poésie, où « l’on ne doit pas sentir l’effort », il y a toujours deux voire trois lectures possibles. D’une grande profondeur, mais tout en subtilité. Ses chansons sont pour moi comme des guides spirituels. Par ailleurs, lorsque nous étions sur scène, il ne faisait qu’ improviser, ne voulait jamais rien prévoir. C’était un vrai jazzman en somme !

MR : J’ai eu la chance de chanter La Nuit des masques en duo avec Pierre Barouh pour les 50 ans de Saravah. Ses chansons sont des palimpsestes, elles ont une profondeur incroyable sous un abord parfois tout simple, presque naïf. En fait Pierre a su dire la sublime complexité de la vie dans ses chansons ; il nous la rend supportable, tout comme Léonard Cohen par exemple. Je le vois vraiment comme un vieux sage, un maître. « Des ronds dans l’eau » est une chanson fondatrice pour moi, comme l’a été « Come Sunday » de Duke Ellington. D’ailleurs Raphaël nous demande souvent de la jouer ensemble ! Ce sont des grandes œuvres que l’on chérit, qu’on est honorés de partager avec le public. Pierre lui était aussi un passeur de répertoire avec sa transcription admirable des bossa novas.

Marion Rampal

- Dans le disque, on vous entend, Marion, proche tout à la fois de Joséphine Baker avec une certaine jubilation, de Colette Magny (notamment dans « La Mer est plus belle »), d’une Brigitte Fontaine mâtinée de chanson réaliste ainsi que d’un hommage à Agnès Varda. Est-ce une prolongation de Own Virago ? L’affirmation d’une voix féminine qui tape d’abord aux tripes ?

MR : Ce serait plutôt des voix féminines. Il y a quelques années, Patti Smith a dit qu’elle ne supportait pas l’idée d’une assignation à tel ou tel genre dans son expression artistique. Les figures que vous évoquez, qu’elles soient réelles, personnages ou mythes, portent une palette d’états psychologiques, de tempéraments très riches. Alors si on prend la grille de lecture du genre, parfois ça ne fonctionne plus, ça tourne à vide. Si on fait écouter Nina Simone aux enfants ils croient souvent que c’est une voix d’homme… Lorsqu’on travaille avec des chanteurs on arrive à dégager des voix de soprano assez incroyables. Maintenant j’aime écouter et me référer à plein de voix, qu’elles soient masculines ou féminines. Mais oui, au niveau de ma place de chanteuse, bien sûr je suis très marquée par des figures d’interprètes féminines engagées, complexes, comme Colette Magny, Abbey Lincoln, Lotte Lenya

- Pierre-François, comment envisage-t-on la lecture classique (Chausson, Fauré) avec une chanteuse qui peut passer du blues au chant lyrique avec autant d’aisance ?

PFB : Je fais très peu de lecture classique dans ce disque, j’improvise énormément ! À part le début et la fin de la « Chanson bien douce », la fin des « Berceaux » et de « Auf Dem Wasser », l’intégralité des œuvres ne sont pas jouées telles qu’écrites. Elles sont revisitées, réarrangées, et surtout improvisées. Par contre, lors de la création de ce duo, nous avons eu à cœur de jouer les œuvres telles qu’elles, pour pouvoir s’en imprégner profondément. De cette façon, les improvisations que nous faisons dans ce disque essaient de ne pas venir dénaturer l’écriture originelle. La grande aisance vocale de Marion, et mon « aisance » pianistique, ne signifient pas pour autant qu’il est facile pour nous de venir nous « placer » au bon endroit artistique et trouver la voix « juste » qui viendra raconter autrement la mélodie, sans la dénaturer. C’est là qu’il a fallu travailler dur !

Pierre-François Blanchard

MR : On peut dire aussi que le travail en studio avec Alban Moraud a été formidable, parfois il a su nous emmener ailleurs, sublimer l’intention. On s’est laissé désarçonner, fragiliser, et ça a permis de rafraîchir encore notre rapport à l’œuvre. Alban est un orfèvre des enregistrements classiques et nous étions en confiance. On a pris beaucoup de temps pour à nouveau rêver le disque en post-production, et là, tout s’est éclairé.

Lorsque nous avons invité Archie Shepp à venir jouer sur une mélodie de Fauré, il a tout de suite été intéressé. C’était passionnant de pouvoir échanger avec lui à ce sujet, et de voir que sa façon d’aborder cette mélodie était très similaire à notre approche !

- Dans ce disque, on retrouve Archie Shepp sur deux morceaux, et le saxophoniste rappelle qu’il est homme de théâtre en disant du Verlaine. Comment s’est passée cette invitation ? Était-ce important d’enregistrer le « Blues de la Prison » sur Le Secret ?

PFB : Lorsque nous avons invité Archie Shepp à venir jouer sur une mélodie de Fauré, il a tout de suite été intéressé. Il a commencé par étudier l’œuvre, puis la jouer au piano. Puis il a appris le thème, et analysé l’harmonie. C’était passionnant de pouvoir échanger avec lui à ce sujet, et de voir que sa façon d’aborder cette mélodie était très similaire à notre approche ! Le blues était à l’origine une improvisation qui est venue se caler à la fin de la mélodie de Prison. Comme une suite secrète, un prolongement caché. L’écriture de Prison, très mineure, très blues, nous suggérait cela. Par la suite, au moment du montage du disque nous avons eu l’idée de les dissocier...

MR : Quand on a travaillé avec Archie, on s’est mis ensuite à dériver sur ce blues et j’avais en tête pendant l’écriture de Main Blue ce blues de la prison que chante Joseph Jones enregistré par Lomax, « goodbye, ti fiy, goodbye, t’auras jamais d’bonheur dans ta vie... », et je voulais faire la place à cette langue, le créole louisianais, en écho à celle de Verlaine, par le lien spleen-blues. Alban Moraud notre réalisateur a eu l’idée géniale de me refaire chanter les derniers vers du poème à la fin du blues.

- Quelle est votre relation avec Shepp depuis tant d’années que vous travaillez avec lui ?

PFB : Je travaille avec lui depuis 2 ans, au sein de son quartet notamment. C’est grâce à Marion que je l’ai rencontré. La relation avec lui est très fluide. L’homme est un gentleman. Mais il est aussi une figure majeure de l’histoire du jazz, un immense artiste : il se passe quelque chose de très fort lorsque l’on joue avec lui. Dès la première note. Je n’oublierai jamais la première fois où il a soufflé dans son saxophone juste à côté de moi… En répétition comme en concert, il ne « lâche rien », porte l’exigence très haut, et au bon endroit : au service de la musique, de la poésie. C’est un immense défi et honneur que d’essayer de jouer et défendre sa musique.

MR : Je connais Archie un peu grâce à la famille, mais nous n’avons pas une relation familiale, plutôt une relation artistique qui s’est faite au fil des années et des aventures partagées : Attica Blues Orchestra, son quartet, Art Songs et Spirituals, Tribute to Coltrane... peu à peu je me suis mise à mieux connaître sa musique, son univers surtout, qui rassemble toute la Great Black Music et embrasse la modernité des formes d’expression du XIX/XXe siècle. Archie est aussi un grand poète et auteur de théâtre, un comédien, un chanteur, un intellectuel et un passeur.

Je peux aussi évoquer le fait qu’au cours des années, j’ai eu souvent affaire à des problèmes de légitimité que je me posais à moi-même, par exemple comment chanter « Blasé », qu’il avait écrit pour Jeanne Lee, le poème d’une femme noire américaine adressé aux hommes noirs américains ? Et puis dans l’exercice minutieux de la musique, et dans la confiance magnifique qu’il nous renouvelle, on trouve peu à peu les chemins, les rivières pour, je l’espère, partager son œuvre dignement et passionnément.

- Est-ce que le Secret, finalement, ce n’est pas que lorsqu’on équilibre correctement les proportions entre les genres musicaux, on obtient un mélange stable puisque inclassable ?

PFB : C’est une belle recette ! Pour le choix de ce répertoire, les différents genres musicaux importaient peu, tant que les pièces venaient nous questionner, nous intriguer dans le sens de notre recherche artistique.

Archie Shepp et Marion Rampal © Lydiane Ferreri

MR : Je crois que le monde se débrouille très bien en ce moment pour ce qui est des cases, des assignations, des replis morbides vers l’identité radicale d’un genre, d’une race, d’un peuple, d’un style… L’artiste doit faire éclater tout ça, secouer les « discours qui tuent », mais respectueusement, je dirais même avec amour.

- Vous avez travaillé longtemps avec Raphaël Imbert, on se souvient de The Appalachians, ou même de Bye-Bye Berlin… Il n’était pas dans Le Secret ?

PFB : Nous avons fait le choix d’inviter Archie Shepp et Raúl Barboza, car ils sont comme deux passeurs sublimes qui viennent faire un trait d’union entre tous les répertoires et époques que nous traversons dans ce disque. Leur sagesse, en même temps que leur grande modernité, faisait sens profondément.

MR : Sur scène nous partageons parfois ce répertoire avec nos « pairs », Raphaël bien sûr mais aussi Thomas Savy qu’on invitera avec Raúl le 25 octobre au Bal Blomet, ou Sébastien Llado, ou le violoncelliste Louis Rodde...

- Quels sont les projets - ou les secrets - à venir pour vous deux ?

PFB : Le futur quintet de Marion, TEXŌ, - l’écriture d’un disque / spectacle de berceuses - en duo(s), l’écriture d’une musique de documentaire pour la jeune et talentueuse Amie-Sarah Barouh, le quartet de « jazz de chambre » de Raphaël Imbert avec Jean-Guihen Queyras et Sonny Troupé « Invisible Stream »...

MR : TEXŌ, oui, j’écris en ce moment et on répète avec PF, Anne Paceo, Matthis Pascaud et Sébastien Llado. Je suis enchantée du groupe et je vais retourner à des choses très rock’n’roll et gigoter sur scène ! Ce sera joyeux et psychédélique !

On continue le travail aussi avec Raphaël Imbert, Anne Paceo... et avec Pierre-François nous structurons notre compagnie Les Rivières Souterraines. Et puis je planche sur un rêve que j’ai pour Archie de célébrer sa musique vocale, avec d’autres chanteurs, et en rassemblant un songbook. C’est une année d’écriture, en fait, on va défendre le Secret mais aussi beaucoup œuvrer à consolider notre famille musicale, notre univers, à oser les surprises d’après !