Scènes

NJP 2015 # 8 : Soul Rebels / Electro Deluxe / Maceo Parker

Vendredi 16 octobre, Chapiteau de la Pépinière. Une triple affiche pour un esprit commun : celui du funk.


Quand la soirée commence, on se dit : « Tiens, moins de monde qu’hier soir ? ». Le parterre est quasi désert, mais ce n’est en réalité qu’un court répit avant que la foule, jusque là amassée au dehors, n’entre et vienne faire masse devant la scène. Le programme est chargé, la fête promet d’être belle. Elle le sera.

Les Soul Rebels sont au nombre de huit et forment ce qu’on appelle communément un brass band. Cinq soufflants : deux trompettes, deux trombones, un saxophone ténor, un soubassophone, tout ce joli monde cuivré étant propulsé par deux batteurs / percussionnistes. Ils viennent de la Nouvelle Orleans et semblent n’avoir d’autre idée en tête que celle d’avancer, encore et encore, sans s’offrir la moindre pause. Un peu comme si une force malicieuse les avait vidés de leur sang pour leur transfuser un cocktail à base de jazz, soul, R’n’B sans oublier une pointe de hip-hop. Cerise sur le gâteau, ces musiciens dopés à l’énergie sont aussi chanteurs et s’offrent une parenthèse vocale avec une reprise pleine d’à-propos du tube planétaire d’Eurythmics : « Sweet Dreams ». Autant dire qu’il leur faudra très peu de temps pour mettre le public dans leur poche et dérouler le tapis de leur joie d’être en musique. Soul Rebels, c’est bien plus qu’une entrée en matière ou un apéritif en attendant des plats annoncés plus consistants : c’est le premier tiers souriant et sans question des ingrédients qui vont en fin de compte permettre de servir ce soir au Chapiteau de la Pépinière un repas très complet.

Presque jour pour jour un an après leur première venue à NJP, les musiciens d’Electro Deluxe sont de retour et vont, une fois encore, embraser le chapiteau. La formation, emmenée par le four core fondateur composé de Thomas Faure (saxophone), Gaël Cadoux (claviers), Jeremy Coke (basse) et Arnaud Renaville (batterie), a bien grandi depuis sa naissance il y a une quinzaine d’années ! E2L, c’est un septet incluant Vincent Payen (trompette) et Bertrand Luzignant (trombone). Mais surtout, le groupe vit une ère nouvelle depuis l’arrivée de l’Américain James Copley, chanteur et véritable showman, formé par son père pasteur à l’école des églises baptistes du dimanche. Un sacré phénomène que celui-là, qui assure à lui-seul une grande partie d’un spectacle haut en couleurs funk. Que le nom du groupe ne trompe personne, il y a plus de James Brown ou d’Otis Redding dans cette musique que de sauce électro. L’esthétique est à chercher du côté des années 60 et des grandes heures du label Atlantic. Très en forme, le groupe va passer en revue une grande partie du répertoire de son dernier disque, Home : « Devil », « Twist Her », « Comin’ Home », pour citer quelques-uns seulement de ses titres… Il offre en outre au public deux nouvelles compositions : « Cut All Ties » et « KO ». C’est un déferlement, une série d’explosions qui ne trouvera sa résolution que dans un final où l’on peut entendre « Stayin’ Alive » (Bee Gees) puis, en rappel un condensé de « Let’s Go To Work » et « Ground ». Et pour finir bien plus qu’une ovation faite par le public fait à Electro Deluxe, un triomphe… soit une très belle façon de fêter l’anniversaire du grand James. Alors jamais deux sans trois et une question qui vient à l’esprit : pourquoi pas un autre concert d’Electro Deluxe à Nancy Jazz Pulsations, et cette fois en grande formation, avec son Big Band incendiaire ? Il faut l’avoir vu au moins une fois pour comprendre à quel point cette musique, d’une grande authenticité, peut aussi être ravageuse et d’une fougue contagieuse.


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James Copley (Electro Deluxe) © Jean-Luc Karcher

Mais il me faut apporter, par souci d’honnêteté, une réserve quant au traitement sonore qui a été réservé hier à cette musique au demeurant très fédératrice. Pourquoi, trop souvent le son des instruments était-il à ce point fort, brouillé et saturé (le Fender Rhodes de Gaël Cadoux en particulier) ? Au point que la voix de James Copley, si puissante, paraissait contrainte par de mystérieuses voies qui n’en laissaient filtrer qu’un filet nasillard. Bien que non spécialiste, je m’autorise un conseil amical (pour être le père d’un des musiciens de son Big Band, je connais bien les membres d’Electro Deluxe et je pense qu’ils prendront ma remarque pour telle) : jouez moins fort, vous n’en serez que meilleurs. Car vous êtes une sacrée équipe qui mérite mieux que cette surdose en décibels (dont avait très largement abusé hier la chanteuse Izïa, peut-être pour masquer une certaine vacuité de son propos). Faites passer le mot !

Après leur prestation déchaînée, les musiciens d’Electro Deluxe font vite leur apparition du côté du merchandising. On se presse autour d’eux pour une photo et James Copley, en particulier, est très sollicité. Il émane de l’Américain un charme (celui d’une sorte de gentleman James Bond) auquel un certain nombre de dames résistent assez difficilement, semble-t-il, malgré une abondante transpiration qui a détrempé son costume bleu… Quelques minutes plus tard, nous bavardons tranquillement pour évoquer les joies contrastées de sa néo-paternité et des nuits perturbées qui semblent désormais appartenir au passé. Vincent Payen dont la désarmante gentillesse (qui est commune à tous les membres du groupe) m’annonce dans un grand sourire la sortie très prochaine d’un nouveau disque avec son groupe Leeway, dont il semble très heureux. Nous en profitons pour nous souvenir du précédent, On The Road To Lee Morgan, et le bon accueil reçu il y a deux ans.

Mais le temps passe et déjà, Maceo Parker est monté sur scène. Il faut se glisser pas à pas au cœur d’une foule compacte afin d’approcher un peu des musiciens, ce qui ne se fait pas toujours sans mal (c’est l’heure où la démarche de certaines personnes commence à être incertaine et rendue dangereuse par la pratique de l’exercice consistant à ne pas projeter sur le voisinage un gobelet de bière qui n’est pas le premier de la soirée). A 72 ans, le saxophoniste millionnaire, longtemps aux côtés de James Brown ou de George Clinton, n’a plus rien à prouver. Habitué de Nancy Jazz Pulsations (il vient cette année pour la cinquième fois), Parker est une sorte de garantie soul et funk qui trouve toujours son public, avide d’une soul music délivrée par une machine parfaitement huilée et d’une mise en place qui force le respect. C’est du grand art… Avec lui, tout semble couler naturellement, presque sans effort ; et s’il n’est pas un exceptionnel technicien de son instrument, il est un catalyseur, un multiplicateur des énergies dont tout le groupe profite, en particulier Greg Boyer son tromboniste, ou encore son guitariste Bruno Speight, en grande forme. Cette pulsation profonde, ce punch qui habitent tout le groupe, cette fois parfaitement servis par un son mitonné aux petits oignons, contraste avec le flegme de Rodney Skeet, sorte de Bouddha de la basse, dont l’impassibilité ne nuit en rien au groove qui l’habite. Étonnante efficacité faussement immobile ! « It’s all about love », ne cessera de répéter Maceo Parker, notamment lorsqu’il convoque la musique de Marvin Gaye, sa proche cousine. Le temps s’écoule tranquillement, des professionnels aguerris sont en action, à certains moments on ressent presque une forme de nonchalance (peut-être n’est-ce pas une impression…), voire de distance et je me rends compte en consultant l’horloge à droite de la scène qu’il est déjà près de minuit et demie. La fête n’est pas tout à fait finie, mais NJP a bien réussi son affaire. La soirée est très simple à résumer : funk, funk et funk ! Un point c’est tout et c’est déjà beaucoup.


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Maceo Parker © Jean-Luc Karcher

par Denis Desassis // Publié le 18 octobre 2015
P.-S. :

Pour aller plus loin :

  • The Soul Rebels : Unlock Your Mind (Rounder Records – 2012)
  • Electro Deluxe : Home (Stardown – 2013)
  • Maceo Parker : Soul Classics (Naïve – 2012)