Scènes

Un quatuor qui roule des Mechanics

Nancy Jazz Pulsations – Chapitre 2. Jeudi 12 octobre, Magic Mirrors. Sylvain Rifflet « Mechanics ».


Mechanics © Jacky Joannès

Il fait un peu frisquet sous le petit chapiteau du Magic Mirrors. La soirée s’est déroulée en deux temps : ce sera d’abord la prestation bigarrée des franco-américano-mexicano-belges « Sages comme des Sauvages » venus chanter et tenter de faire danser le public avec leurs chansons voyageuses, leur instrumentarium très singulier et leurs habits multicolores. Le plat de résistance était quant à lui programmé en deuxième partie avec le quatuor Mechanics emmené par le saxophoniste Sylvain Rifflet. Une prestation très intense, à couper le souffle…

L’actualité de Sylvain Rifflet est chargée en ce moment. Le saxophoniste fait beaucoup parler de lui depuis la parution de ReFocus, un disque enregistré avec un orchestre à cordes et la complicité de Fred Pallem. C’est pour lui l’occasion de rendre hommage à Stan Getz et de marcher dans les pas de son mentor, lorsque ce dernier enregistra l’album Focus en 1961. Selon le même procédé et en collaboration avec le compositeur arrangeur Eddie Sauter. Autre point commun entre ces deux disques que 56 ans séparent : le mythique label Verve. Excusez du peu. Pour en savoir plus au sujet de cet enregistrement, on pourra lire l’entretien que Sylvain Rifflet a récemment accordé à Citizen Jazz

Ce n’est pas ce Rifflet-là qui est en action à Nancy Jazz Pulsations 2017.
C’est plutôt l’explorateur des formes sonores et des sculptures dont la matière première est un subtil alliage de souffle et de percussions. La formation, sous-titrée Mechanics en référence à son dernier disque paru chez Jazz Village, réunit autour de lui trois amis fidèles : le flûtiste (également joueur de kalimba) Jocelyn Mienniel, membre de l’ONJ du temps de Daniel Yvinec et complice de Rifflet depuis de longues années (on retrouve les deux musiciens au centre de l’Ensemble Art Sonic notamment) ; Philippe Gordiani, dont la guitare s’est récemment illustrée dans un hommage conjoint à Miles Davis et Jimi Hendrix avec l’album VooDoo ; Benjamin Flament, enfin, aux commandes d’une batterie qui fait la part belle aux objets métalliques en forme de bols. Ce quartet s’est fait connaître en 2012 avec la parution de l’album Alphabet, dont plusieurs thèmes seront interprétés à Nancy. Avant une récidive en 2014 sous la forme d’un hommage à Moondog [1], puis l’année suivante Mechanics qui a vu Sylvain Rifflet se glisser dans les habits flamboyants d’un personnage de bande dessinée [2]. Ce dernier est vêtu d’un long manteau rouge, une parure que Sylvain Rifflet arbore en montant sur scène pour la délaisser aussitôt.

Ceux qui découvrent le quartet vont très vite comprendre toute la singularité de cette musique dont certaines inspirations sont assumées : on pense bien sûr à Moondog le Clochard céleste qui sera cité avec « 2 West 46th Street », mais aussi à Philip Glass. Ce n’est d’ailleurs pas sans raison qu’une composition de Sylvain Rifflet s’intitule « Glassicism ». Il y a de fait un son Mechanics, qui n’appartient qu’à lui-même et fait la part belle aux percussions, y compris du côté des instruments à vents : Rifflet et Mienniel, qui se connaissent sur le bout des doigts, n’ont pas leur pareil pour produire des claquements de bec et de langue qui viennent s’agréger aux sonorités métalliques de la batterie et à celles, très électriques, de la guitare. Surtout, on perçoit à quel point la parole circule vite entre les musiciens, qui passent avec la plus grande aisance du quatuor au trio, en passant par le duo. L’union des souffles aux mouvements circulaires et répétitifs de la flûte et du saxophone est fascinante. C’est le mot envoûtement qui vient à l’esprit à leur écoute.


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Jocelyn Mienniel, Sylvain Rifflet, Philippe Gordiani, Benjamin Flament © Jacky Joannès

Le concert de Mechanics est aussi l’occasion pour les quatre musiciens de sortir du (beau) cadre que dessinent les compositions des différents disques, en laissant une place plus large à l’improvisation. Sylvain Rifflet, juste avant le concert, exprimait son désir de laisser de côté parfois les partitions pour tourner son regard vers cet inconnu si prisé des musiciens épris de liberté. De fait, la musique qui en résulte semble plus rugueuse (et en cela, plus proche peut-être de l’album Alphabet que de Mechanics) et plus puissante. On comprend quelle performance physique suppose cet accord de quatre voix aguerries à des joutes aux formes itératives. On aura pu mesurer toute cette force, toute cette capacité à envoûter au moment du final, avec l’interprétation majestueuse de « C≠D ». Un thème on ne peut plus glassien que Jocelyn Mienniel considère avec beaucoup de passion : « Il nous est arrivé de le jouer beaucoup plus longtemps, jusqu’à une forme de transe et jusqu’au moment où il était impossible d’aller plus loin, tant nous avions mal aux doigts et aux mains ».

Ces quatre-là ont beaucoup donné en un temps finalement assez court, beaucoup trop court. Mais telle est la loi des festivals et leurs affiches multiples. Et pour signifier que le concert était vraiment terminé, Sylvain Rifflet est remonté sur scène, seul, pour interpréter en rappel « Tout Dit », de la chanteuse Camille.
Oui, tout était vraiment dit, et de magnifique façon.


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Sylvain Rifflet © Jacky Joannès

Sur la platine #NJP2017 : Mechanics (Jazz Village – 2015)

par Denis Desassis // Publié le 13 octobre 2017

[1Il s’agit de l’album Perpetual Motion que le quartet a enregistré pour Jazz Village en collaboration avec le saxophoniste américain Jon Irabagon et la collaboration de la pianiste Ève Risser

[2Ce personnage est Le mécanicien du temps, en provenance de l’album Le guide des cités, signé Schuiten et Peeters et publié chez Casterman en 1996.