Portrait

Freddy Morezon, l’utopie possible

Portrait du collectif toulousain Freddy Morezon.


Freddy Morezon

Freddy Morezon, que les intimes réduisent à son seul prénom, est un collectif né de l’envie de faire vivre des esthétiques loin des canons mainstream qui, depuis près de vingt-cinq ans, propose des projets dont le point commun est l’envie de créer des musiques en toute liberté. Et ça marche.

Quand on demande à Claire Dabos ce qu’est Freddy Morezon, on se heurte à une première difficulté. Car c’est tout à la fois une association, une compagnie et un collectif et le curseur n’est pas aisé à placer tant ce drôle d’animal échappe aux catégories. Règlementairement parlant, il s’agit d’une association, mais il y a la lettre et l’esprit. L’esprit, c’est une compagnie qui est devenue un collectif de musiciens.

Au départ, en 2002, il y a Marc Démereau, saxophoniste aventurier, Sophie Bernard, qui est aux manettes administratives, et la création d’une structure dédiée aux projets de Marc, en particulier La Friture Moderne, grand ensemble féru de liberté. Très vite une forme plus réduite est créée. D’abord intitulée la mini frite, elle devient rapidement le Tigre des platanes, un quartet mi-punk, mi-jazz, à la fois foutraque et sérieux, une graine d’anar qui ne se laisse dicter - et c’est tant mieux - aucune directive esthétique. C’est d’ailleurs l’ADN de ce collectif qui ne s’en cache pas et on se rend compte très vite que ce souci d’indépendance est fondamental : Freddy diffuse, porte, communique et maîtrise la chaîne de production jusqu’à créer un label. Quand on rencontre les musiciens, quand on voit les concerts, quand on écoute les albums, on saisit qu’il sont des militants sur le terrain de la liberté artistique.

Marc Démereau © Michel Laborde

Aussi des formules, associées aux contes avec Myriam Pellicane et Jeanne Ferron, voient-elles rapidement le jour. Parfois c’est la littérature qui est invitée, à l’image du travail qu’a mené Didier Kowarsky. D’autres fois encore c’est la peinture, comme en témoigne le travail d’Eela Laitinen.

Mais le cœur du réacteur, c’est la musique. Elle peut être complètement improvisée, à l’image du duo Chien Pigeon ou de Cirus Vircule. Elle peut être écrite comme le fait Sweetest Choice, il peut s’agir d’un solo d’homme-orchestre avec Mister Bishop, ou d’une grosse formation comme le Grand Silence ou la Friture Moderne. Ça peut être ingénieusement brutal, regarder du côté du punk - c’est le cas de Cannibales et Vahinés, No Noise No Reduction ou Ravage - de l’électro-acoustique, du free, du détournement comme quand Betty Hovette évacue le clavier du piano pour revisiter l’instrument. C’est bien sûr en lien avec la musique contemporaine ainsi qu’en témoigne le travail de Christine Wodrascka. La Great Black Music n’est jamais loin non plus comme avec Ostaar Klaké ou dernièrement In Spirit autour de la figure de Don Pullen.

No Noise No Reduction © Franck Alix

Mais Freddy, c’est aussi une musique qui s’inscrit dans la Cité. Elle s’invite dans des écoles, dans les quartiers. Si elle s’exprime dans des salles, elle peut aussi poser ses bagages dans des lieux improbables. Lorsque Laurent Paris se produit en solo dans un tunnel ferroviaire, lorsque le collectif investit une chapelle désaffectée pour en faire un festival, lorsque les musiciens du Grand Silence s’éparpillent dans un champ pour accueillir des festivaliers en mode rural, lorsqu’ils organisent une visite guidée d’un quartier sensible, lorsqu’ils accompagnent une lecture musicale dans une cave de vins… Tout ça s’intègre dans les « projets de territoire » où il s’agit de porter une expression politique et sociétale, de faire du lien, de fédérer et de faire parler hommes et femmes entre eux.

D’un mot, on pourrait dire Freddy - vous avez compris que le tutoiement y est naturel - est ce collectif qui s’échine à rendre l’utopie possible. Sauf que l’utopie ne fait pas partie de son vocabulaire. Très vraisemblablement parce que, plus que d’imaginer des possibles, il se met en mouvement pour rendre concrètes ces choses qu’il rêve. La force de ce collectif, c’est d’arriver - et les salariées qui sont aux manettes font des miracles - à rendre réelles ces créations dans le monde d’aujourd’hui : un DIY qui n’est pas « No Future », en somme.