Entretien

Rick Countryman : le feeling aux Philippines

Rick Countryman évoque ses rencontres avec Christian Bucher et Royal Hartigan

Faire parler musique un musicien free, c’est lui faire parler de ses rencontres, de ses influences. Rick Countryman aime jouer en configurations restreintes, et comme il est fidèle au bassiste Simon Tan, parler de ses compagnons de route c’est parler des batteurs.

 

L’essentiel de ce qu’il faut savoir de la carrière de Rick Countryman, un sax alto free qui vit à Manille, est disponible sur Wikipédia. Comme l’article est en anglais, il peut être résumé comme suit.
Il est né le 31 janvier 1957 aux USA (Seattle), mais vit actuellement à Manille (Philippines).
Après avoir joué du sax baryton, il a opté pour le sax alto sur les conseils de son bassiste Simon Tan.
Il a attiré l’attention de Julien Palomo, patron du label « Improvising Beings », qui a produit son premier enregistrement à l’alto, Acceptance-Resistance, avec Simon Tan et le batteur suisse d’avant-garde Christian Bucher. Cet album a été très bien accueilli aussi bien en Europe qu’aux USA.
Il a depuis enregistré avec Sabu Toyozumi (Japon), une quasi-légende de la batterie, et a joué régulièrement avec Royal Hartigan (USA)
La discographie de Rick Countryman est disponible sur Discogs

Un nouvel album avec Christian Bucher, Empathy, sort en janvier 2020. On ne connaît pas encore la date de sortie du disque suivant, Turtle Bird, encore avec Sabu Toyozumi.
On le voit, les batteurs jouent un rôle clé dans sa carrière et, ce qui ne gâte rien, ils sont tous excellents. C’est l’objet même de cette conversation que de lui faire parler d’eux.

- Rick, vous jouez avec Sabu Toyozumi et Christian Bucher : deux batteurs incroyables. Y a-t-il un autre grand batteur avec lequel vous avez enregistré ou joué ?

Ce sont les deux seuls avec lesquels j’ai fait des enregistrements officiels. Je suis sûr que je jouerai avec d’autres un jour, mais ce sont des relations privilégiées pour moi.
C’est drôle, vous ne m’avez pas posé de questions sur la basse, car Simon est le seul gars avec qui j’ai enregistré. Je ne joue pas beaucoup avec lui localement, car il est occupé avec des groupes commerciaux populaires.

-Simon Tan est un véritable pivot, inspiré, prêt à relever le défi de jouer avec les maîtres de la batterie.

En effet. Dr Royal Hartigan est également un maître des rythmes afro-américains, étonnant et cultivé. Il a été l’élève d’Ed Blackwell et de Max Roach. Il passe le relais à son tour en étant chercheur senior du programme Fulbright. Du haut niveau. Je jouerai avec lui en septembre / octobre, mais je n’enregistrerai pas. Ce n’est pas un joueur free ; en revanche, il propose des métriques bizarres, délirantes. Pendant des années, plus de vingt ans, il a formé un groupe avec quelques musiciens importants de New York, le Blood Drum Spirit.

Le jeu de Royal oscille entre 5/4, 7/4, ‪15/8‬ (7.5 / 4), des subdivisions délirantes de 3 et 9, en 4,5... J’écoute avant tout ce qu’il joue, avec ses propres cycles rythmiques, et j’improvise, donc du free. Ce qui fait la beauté de tout ce que Royal joue c’est la sincérité de sa musique, son ouverture à l’expressivité et à la passion. Il n’a jamais suggéré que je change quoi que ce soit à mon improvisation. Il aime parler d’Ed Blackwell, avec qui il a étudié et qui a joué avec Ornette. Blackwell s’est décrit comme le phare qui guiderait Ornette jusqu’à la maison.

Quand nous étions à Taiwan, Royal et moi avons joué avec deux chanteurs mongols de chant de gorge. Impressionnant ! Cela aurait été un enregistrement marquant.
Royal et moi avons collaboré avec une danseuse, Sasa Cabalquinto. Elle a une forte notoriété ici dans le butō, mais elle l’intègre à sa manière. Je ne sais pas si je ferai cela fréquemment à l’avenir, mais c’est une artiste merveilleuse et j’ai beaucoup appris de cette expérience.

les batteurs semblent toujours être un sujet important

Mathieu Bec m’a contacté plusieurs fois. Dommage que nous soyons loin l’un de l’autre. J’apprécie son travail avec Guy-Frank Pellerin, dont je respecte également beaucoup le jeu.

- Une critique a été publiée à propos d’un disque numérique solo de Mathieu Bec. Un chronique a aussi été publiée sur Saxapetra, un album de Guy-Frank et de Mathieu.

Ah, Saxapetra ! C’est ce que j’ai écouté hier soir. Du bon travail.
C’est drôle, les batteurs semblent toujours être un sujet important. Et ils ne sont pas interchangeables. Royal, Sabu et Christian ont chacun une signature très personnelle.

- Comment vous avez rencontré chacun d’eux ? Pourquoi jouent-ils avec vous ?

Je pense qu’il y a deux raisons pour lesquels Royal me demande. Premièrement, il vient aux Philippines depuis des années pour participer à des ateliers et à des enseignements parrainés, et il ne peut se permettre d’y apporter son groupe, le Blood Drum Spirit. Il cherche toujours à jouer, à « frapper », et à utiliser ses déplacements et son temps le plus efficacement possible. Et moi, je conviens bien. Il écoute beaucoup mes CD et m’a beaucoup soutenu.
Deuxièmement, il m’a dit qu’il sent qu’il peut faire / jouer ce qu’il veut avec moi, qu’il ressent les interactions et qu’il sait que je l’écoute.

La première rencontre était assez intéressante ... peut-être en 2011. Simon avait connu Royal lors de ses visites passées et il a remplacé quelques fois le bassiste Wes Brown. J’avais un concert avec Simon et il a invité Royal et son groupe. Je le connaissais, mais je ne l’avais pas rencontré. Quand il est venu nous rejoindre, j’ai décidé de saisir l’opportunité de jouer un duo avec lui, avant d’entrer dans une jam plus traditionnelle. Nous nous sommes embarqués dans un free/rubato que j’avais écrit il y a des années. Ensuite, il m’a dit que c’était l’une des choses les plus cool qu’il ait jamais faites. Bien sûr, je ne faisais que jouer et interagir, sans aucune intention particulière. A l’époque, je jouait du saxophone baryton, qui, j’avoue, ne m’a jamais permis d’être aussi expressif qu’à l’alto.

Ma rencontre avec Christian a été fortuite, en 2013. 
Un club de jazz ici m’avait signalé qu’un batteur d’avant-garde suisse venait aux Philippines et que le propriétaire essayait de trouver quelqu’un avec qui le faire jouer. Honnêtement, j’étais sceptique, et ce n’était pas le style de musique que connaissait le propriétaire du club, alors mes attentes étaient faibles. Mais bien sûr, j’y suis allé et instantanément ce fut facile de jouer ensemble, spontané, confortable même.

Christian est comme un membre de la famille : même si vous ne vous voyez pas ou si vous n’avez pas l’occasion de vous parler, quand vous vous retrouvez, c’est comme si le temps s’était évanoui, et vous continuez le dialogue là où vous l’aviez laissé.
Il n’y a pas beaucoup de préparation, d’anticipation, car nous avons suffisamment joué ensemble pour que tout se passe instantanément. Il arrive que notre musique paraisse écrite, mais elle ne l’est pas.

Il relève la moindre nuance de mon jeu et peut anticiper mes changements de direction. Encore plus dans les abstractions, il comprend la trajectoire de mon discours, et fournit ses perspectives. Sa personnalité est évidente dans son jeu, du moins pour moi. 
C’est l’un des aspects saillant de notre dernier album, Empathy.

Nous réservons généralement un moment après un enregistrement pour écouter les pistes ensemble, discuter et convenir du matériel à conserver. Cependant, il me laisse généralement préparer les pistes que je préfère et quelques exemples de playlist.
Aussi préparés que puissent paraître beaucoup de nos morceaux, j’ai découvert qu’essayer de répéter, même une mélodie d’intro ou une séquence courte, comme avec beaucoup de joueurs free, enlève de l’énergie et amoindrit la concentration.

En tant qu’artisan, il est en fait extrêmement discipliné. Il répète tous les matins dans la chambre d’hôtel, une routine d’une heure et demie, pendant que je vais prendre mon premier café. Je consacre généralement 20-30 minutes à ma préparation personnelle.
On plaisante en disant que la Suisse fabrique de belles montres qui gardent un temps parfait. Je m’amusais avec certains morceaux enregistrés pour trouver un bon ordre. J’écoutais les débuts et les fins et j’ai été surpris : aussi libres que soient les morceaux et quels que soient les chemins empruntés, nous avons commencé et fini exactement sur le même tempo. Bien sûr, lorsque nous avons réalisé cela, nous avons également commencé à jouer avec ça.
Sa gestion du temps et de la teneur de son jeu rendent l’échange et la création extrêmement faciles. Évidemment, un free-bop, une métrique free avec un chronomètre en tête est tout simplement amusant pour nous.

Dans le deuxième volet de cet entretien, Rick Countryman parlera de Sabu Toyozumi, Gregg Keplinger … et d’Elvin, de Rashied, d’Ed ...