Entretien

Un piano qui compte double

Entretien avec François Raulin autour de Martial Solal.

François Raulin, photo Michel Laborde

Dans son disque Correspondance (2017), le pianiste François Raulin rend notamment hommage à Martial Solal. On sait par ailleurs qu’il ne tarit pas d’éloges sur cet immense pianiste. Il convenait donc de lui poser quelques questions à son sujet. L’improvisateur, le chef d’orchestre, l’homme, etc., quelle est sa place dans le paysage musical.

Martial Solal et François Raulin, photo personnelle François Raulin

- Pour vous, quelle place tient Martial Solal dans l’histoire du piano ?

Martial Solal est le premier grand pianiste moderne en France. Il est assez à part dans l’histoire du piano et si on ne joue pas la même musique que lui, c’est comme un père pour ma génération. Au niveau international il n’est pas reconnu au niveau où il devrait l’être. Il est vraiment unique dans le paysage mais il y a quand même des références à Earl Hines (pour les brisures rythmiques), Art Tatum (harmonies, « runs », virtuosité , vitesse, articulation ) ou Teddy Wilson.

- En quoi son jeu est-il unique ?

Son jeu procède par accumulation, il jongle rapidement avec les nombreuses idées qui lui viennent. Son articulation est d’une précision pratiquement inégalable même par les grands pianistes actuels. C’est un vrai pianiste de jazz qui arrive à traverser l’histoire et la tradition de cette musique avec une modernité harmonique et rythmique hors pair. Je suis toujours étonné des accords qu’il sort et qui peuvent me faire penser à Dutilleux ou aux grands compositeurs du XXe siècle.

Il y a un côté feu d’artifice permanent dans sa manière de jouer, mais il peut aussi choruser et phraser sur un standard à un niveau redoutable. Il n’est jamais dans le pathos ou la contemplation. Il n’y pas de sentimentalisme dans sa musique, mais plutôt une énergie fondamentale , toute en tensions /détentes, que je ressens comme positive.

- Dans votre disque Correspondances, au côté de Stéphan Oliva, vous donnez votre interprétation de “Séquence tenante”, une pièce de Martial Solal, tirée de Sans tambour ni trompette. On connaît le formidable improvisateur qu’il est, qu’en est-il toutefois du compositeur ?

Il a beaucoup écrit. Des musiques de film, de big band pour trio, orchestre symphonique, etc. Parfois juste des propositions d’ouverture à un jeu en solo ou en trio, un thème efficace pour improviser. Parfois de manière plus ambitieuse comme ses dernières pièces de 2020 où on peut clairement entendre un vrai compositeur nourri du langage harmonique du XXe siècle et de l’énergie rythmique du jazz moderne.

J’aime beaucoup ses thèmes de À bout de souffle qui sont des tubes…

- Martial Solal a dirigé plusieurs ensembles. Quelle est sa science des arrangements et comment fait-il sonner un orchestre ?

Je connais moins ce côté de son travail. Je n’ai pas toujours aimé ses arrangements pour big band qui sont parfois des adaptations de ce qu’il joue au piano et peuvent être assez touffus. Mais il connaît bien l’orchestre et je suis assez admiratif de ses trois dernières pièces enregistrées pour Radio France. Il y a, chez lui, un grand savoir-faire et un grand travail d’orchestration, il sait vraiment faire sonner les cordes, par exemple...

- Que vous évoque cette vidéo de ce trio avec Daniel Humair et Jean-François Jenny-Clark ?

C’est pour moi ce qu’il fait de mieux (avec le solo bien sûr )… ! Il connaît ses partenaires par cœur et ils peuvent se suivre à peu près n’importe où. Il y a une écoute de tous les instants et une grande confiance (indispensable), une connaissance des codes du jazz qui ne demandent qu’à être dépassés, une remise en jeu permanente. Ce qu’aime particulièrement Martial ! Il l’a encore magistralement prouvé lors de son dernier concert en solo à Gaveau en 2018.

C’est un virtuose du trio, il en a même été un précurseur à certains égards

- De manière générale, qu’en est-il de sa pratique du trio ?

C’est un virtuose du trio, il en a même été un précurseur à certains égards. Ses suites, par exemple, ses changements de tempos, accélération, etc. A l’époque, j’ai l’impression qu’il n’y avait que Charles Mingus pour faire ça.

- Quel partenaire doit-on être pour servir au mieux ses idées de musicien ?

Cela dépend du projet, et de la place de l’écriture.
Il faut non seulement être un excellent musicien et un grand improvisateur mais surtout être extrêmement réactif car les idées fusent et ça ne reste jamais dans le confort… Certains musiciens peuvent être déroutés, d’autres y excellent.

- Quand on est pianiste, est-on tenté d’essayer de lui ressembler ?

Non, son jeu est tellement personnel et tellement virtuose. On peut s’inspirer de cet esprit libre et de son exigence créative et technique. Si je devais citer un pianiste qui peut parfois m’y faire penser, je dirais Jean-Michel Pilc.

François Raulin, Martial Solal et Jean-Marie Machado, photo personnelle François Raulin

- Un disque de lui qui vous touche particulièrement ?

Plusieurs mais Sans tambour ni trompette est pour moi l’un de ses meilleurs (et curieusement sur une forme atypique)

- Auriez-vous une anecdote de concert à nous raconter à son sujet ?

J’en aurais beaucoup. Nous avions un trio de piano avec Jean-Marie Machado et Martial et nous avons eu la chance de tourner et de se connaître un peu mieux. J’apprécie beaucoup sa gentillesse et son humour !

Je me rappelle avoir joué en plein air à Bombay lors d’une tournée en Inde, sur un vieux Steinway dont il manquait même quelques notes. Martial avait joué 35 minutes en solo juste avant nous. L’organisateur lui dit « C’était formidable mais vous n’avez joué que 35 minutes ! » - « Oui, mais sur ce piano, ça compte double. »

par Nicolas Dourlhès // Publié le 8 novembre 2020
P.-S. :

Discographique (très) sélective :

  • Ostinato / François Raulin, La Forge, 2009
  • Correspondances / François Raulin, Stephan Oliva, Abalone, 2017
  • 1000 dialectes / Raulin, Corneloup, López, La Forge, 2020