Scènes

Wayne Shorter, créateur infatigable

Alors que d’autres monstres sacrés ont depuis longtemps décidé de terminer leur carrière tranquillement, Wayne Shorter, à 77 ans, continue de parcourir le monde pour offrir à qui veut l’entendre sa musique, œuvre en constante évolution. Sa nouvelle tournée passait par Nantes, nous ne pouvions pas louper ce rendez-vous exceptionnel.


Alors que d’autres monstres sacrés ont depuis longtemps décidé de terminer leur carrière tranquillement, Wayne Shorter, à 77 ans, continue de parcourir le monde pour offrir à qui veut l’entendre sa musique en constante évolution avec un quartet qui a vu le jour avec le nouveau siècle. Celui qui fut l’un des membres éminents des Jazz Messengers puis du second quintet de Miles Davis, qui participa à ses côtés aux premières électrisations du jazz, membre fondateur de Weather Report, reconnu comme l’un des saxophonistes et compositeurs les plus originaux, se lance encore dans une nouvelle aventure. Sa nouvelle tournée passait par Nantes [1].


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Wayne Shorter © Christophe Alary/Objectif Jazz

Travaillant à la réinvention d’anciennes compositions [2] et à la création de morceaux complexes, alliant de façon très personnelle écriture et improvisation, Wayne Shorter développe un discours de groupe parmi les plus singuliers des années 2000. Entouré de musiciens qui lui rendent plus d’un quart de siècle [3], il est s’appuie pour cela sur un groupe stable qui lui permet de renouveler sa musique de concert en concert.

Cette soirée nantaise est à l’image de ce voyage musical. Elle prends la forme d’une longue suite, les morceaux s’enchaînant pendant plus d’une heure avec deux très courtes pauses seulement pour donner une longue forme mouvante, en même temps très improvisée et très écrite. La musique est exigeante, à la fois pour le spectateur - car cet univers ne lui offre que peu de points de repère (les thèmes sont à peine esquissés, dans le meilleur des cas) - et pour les musiciens tant ce travail de construction permanente demande une concentration de tous les instants. Sur un canevas écrit, les interactions au sein du trio piano / contrebasse / batterie tiennent presque de la télépathie. On sent ce groupe rodé : les années ont forgé une complicité immédiate qui ouvre les portes de territoires qui, sans elle, seraient difficilement accessibles. Ce trio est aussi un véhicule idéal pour les idées du leader, qui vient nourrir le jeu de ses accompagnateurs par des interventions fulgurantes, au soprano comme au ténor. Même si, physiquement, il semble marqué, éprouvant des difficultés à se déplacer ou à garder son équilibre pendant les solos, sa verve et sa vivacité d’esprit sont toujours bien présentes. Ses phrases complexes et intrigantes n’appartiennent qu’à lui, avec quelques éclairs de génie. Sa sonorité au soprano se rapproche de plus en plus de la voix humaine. On sent chez chacun le bonheur de jouer, la volonté de déstabiliser l’autre en ménageant des petites surprises rythmiques ou mélodiques, ou en relançant le morceau alors que la fin semblait proche. Les regards et les sourires échangés ne trompent pas. Shorter, lové entre le piano et son tabouret, n’a de cesse de regarder à gauche, à droite, multipliant les signes de satisfaction.


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Wayne Shorter Quartet © Christophe Alary/Objectif Jazz

Danilo Perez semble passé maître dans ce jeu du chat et de la souris. Son piano s’inspire autant de l’histoire du jazz que de la tradition caribéenne ou de la musique classique européenne. Entre Shorter et lui, l’entente rappelle celle d’un père et son fils. John Patitucci, socle du groupe, reprend à son compte chaque idée énoncée par Perez, Shorter ou Blade, tout en étant une sorte de gardien du temple musical construit par le saxophoniste et en son l’honneur. Quant à Brian Blade, le sentiment est plus mitigé : sa palette est large, il sait se montrer délicat et subtil, mais sa propension à lancer des bombes surpuissantes (avec, qui plus est, une batterie un peu trop en avant) peut surprendre et sembler hors contexte. Reste que sa relation avec les trois autres musiciens est quasi synergique : il règne au sein du quartet une cohésion rare. Les rappels exposent encore mieux l’évolution du grand architecte : trois morceaux plus anciens, nettement plus conventionnels, avec exposé des thèmes, solos – là où les quatre musiciens étaient jusqu’ici comme des « solistes perpétuels » – et reprise finale. [4]

Même s’il subsiste une légère frustration due notamment à la durée du concert — 80 minutes, c’est court— , aux problèmes de son mentionnés et aux excès de Blade, amplifiée par les attentes que suscitent forcément une telle affiche (on est exigeant quand on aime, on gardera la certitude que ce groupe est exceptionnel par le lien musical et humain qui unit ses membres, et par la rigueur, le niveau d’exigence musical exigés par Shorter, encore plus marquant quand on connaît sa longue carrière. Allez écouter ce grand monsieur tant qu’il peut encore offrir son dévouement au service de la musique.

par Julien Gros-Burdet // Publié le 11 novembre 2010

[1Ce concert était une co-réalisation Pannonica, Rendez-Vous de l’Erdre, Le Grand T, la Cité des Congrès de Nantes, Onyx-La Carrière.

[2« Sanctuary », « Masquelero », « Footprints », « Juju », par exemple, figuraient sur les albums de W. Shorter chez Blue Note ou sur les albums de M. Davis, Sorcerer et Bitches Brew.

[3John Patitucci est né en 1959, Danilo Perez en 1966 et Brian Blade en 1970.

[4Ce qui, d’ailleurs a fait regretter à certains spectateurs que ces morceaux n’aient pas introduit le concert, ce qui leur aurait permis de pénétrer plus aisément dans l’univers du saxophoniste.