Scènes

Jazz With : une cuvée européenne savoureuse

Concert de clôture des Rencontres AJC avec la nouvelle promotion Jazz With.


Lotus Flower © Maxim François

La dernière soirée des Rencontres AJC se clôture cette année encore avec la présentation des lauréats de la seconde édition de Jazz With dans une Dynamo pleine à craquer ! Un programme qui soutient la création franco-européenne et met en lumière, cette année, trois formations dont le talent atteste une nouvelle fois de la vitalité et du dynamisme de la scène européenne.

Parmi les lauréats on retrouve deux formations connues de la citoyenne du jazz que je suis, car découvert en 2024 à Berlin lors du festival Jazz D’or. Il s’agit de Lotus Flower et Bonbon Flamme.

Lotus Flower © Maxim François

Avec son trio Lotus Flower, le pianiste et compositeur Bruno Angelini propose un répertoire rendant hommage à « des personnes qui, par leur énergie, font exister la lumière et œuvrent à trouver des solutions pour nous tous, afin de ramener du positif ». Des personnalités marquantes — activistes, poètes ou musiciens — nourrissent ainsi cette musique, à l’image de Rosa Parks (« Rosa and the Thorn »), Berta Cáceres, Paul Éluard (« Les sens ») ou encore Wayne Shorter (« Elévation »), dont le nom du trio s’inspire d’ailleurs.
C’est toujours un grand plaisir d’assister à une performance de ce trio, et tout particulièrement au dialogue entre les deux saxophonistes, tout simplement remarquables. Une forme de yin et de yang s’installe, un équilibre saisissant entre leurs jeux respectifs, qui se complètent avec une évidente justesse.
Le piano pose un fond, telle une toile sur laquelle les saxophonistes viennent déposer les couleurs, par des gestes et des mouvements d’une précision saisissante. Entre le jeu très explosif et volubile d’Angelika Niescier et l’approche plus douce et élégante de Sakina Abdou, la musique trouve une tension fertile et profondément expressive.

Bonbon Flamme © Maxim François

Bonbon Flamme, impose dès le nom cette dualité, cette tension permanente que l’on retrouve sur scène et qui fonde un équilibre musical aussi fragile que périlleux. Avec eux, le calme annonce presque toujours la tempête — à moins que l’un des musiciens ne se retrouve en difficulté. Ce fut le cas ce soir-là avec Luis Lopes, qui nous offrit une démonstration express de changement de corde de guitare, tandis que le reste du groupe accompagnait ses gestes et son urgence d’une douce mélodie, presque enveloppante. Mais c’est aussi cela, le risque quand on est tout feu tout flamme, quand on joue une musique brûlante de déconstruction et d’improvisation.
Entre mélodies de bossa nova et ragtime vintage, remaniées au goût d’un metalcore jazzé flirtant avec l’ultra-pop, Bonbon Flammes nous fait une nouvelle fois basculer dans le cosmos de la musique improvisée. Ils reprennent « The Ragtime Dance » de Scott Joplin et en font une création à la fois drôle, risquée et inquiétante, presque hantée. Quelque chose de profondément déroutant se dégage de ces incessants rebondissements musicaux, mais aussi quelque chose d’absolument fascinant dans cette liberté sonore et dans l’écoute extrême qu’ils cultivent les uns envers les autres. On a envie de les écouter, de les regarder encore et encore, comme pour tenter de saisir cette rugosité et cette incandescence expérimentale.

Garden of Silence © Maxim François

Enfin, grande découverte de la soirée — et peut-être même, pour moi, de l’année — Garden of Silence. Dirigé par le violoniste Clément Janinet, ce quartet interprète un répertoire inspiré de musiques anciennes, écrites comme orales, allant de Dietrich Buxtehude à Martin Marais, en passant par Malicorne. Le tout est somptueusement interprété, au point de donner presque l’impression de vivre un moment hors du temps, hors sol. Je ne pourrai sans doute pas vous en faire un retour aussi construit que pour les autres groupes, tant mon attention a été happée par ces quatre musiciens, qui nous ont littéralement fait entrer dans leur univers d’une élégance folle.
Un quartet aussi intrigant que magnétique, capable au bout de quelques minutes de se faire même donner le la par le public. Entre musique baroque aux textures et harmonies jazzées, le son de ce groupe est profondément singulier. La sensualité lyrique de l’accordéoniste Ambre Vuillermoz apporte relief, nuance et profondeur, dialoguant avec la sonorité et les mille effets du fabuleux trompettiste Arve Henriksen. Trompettiste mais aussi chanteur, sa voix jaillit soudainement et nous ramène presque à une forme de rituel sacré — un appel à la prière coranique, prenant parfois l’allure d’un chant polyphonique mongol — surgissant au cœur d’un amas harmonique soutenu par un jeu de canons mélodiques.
Le contrebassiste Robert Lucaciu est épatant, tant par sa justesse que par les libertés qu’il s’autorise, permettant de créer un son commun, comme un fil invisible reliant encore davantage ces musiciens entre eux.
Clément Janinet, quant à lui, fait surgir de véritables jeux de lumière à travers son interprétation, comme des appels lumineux traversant la matière sonore. Et il ne se limite pas au violon : chaque instrument qu’il saisit devient un nouvel espace d’expression, apportant sa propre épice, sa couleur singulière, enrichissant encore la palette du quartet.
De véritables orfèvres du son et de la composition. Une musique d’une beauté aussi rare que singulière, qui laisse une empreinte musicale profondément indélébile.

Pour cette seconde édition, Jazz With nous propose trois formations étonnantes, audacieuses et profondément créatives, qui ravissent les oreilles tout en repoussant les cadres esthétiques. Une programmation qui témoigne, une fois encore, de la vitalité et de la force vive de la scène européenne actuelle.