Retour du Jazz à Cortot
Première édition du nouveau festival Jazz à Cortot, dans la salle parisienne du même nom.
© D.R.
La Salle Cortot, joyau architectural conçu en 1926 par Auguste Perret et réputé pour son acoustique exceptionnelle, accueillait fin avril la première édition du festival Jazz à Cortot. Pensé pour accompagner l’ouverture du nouveau département jazz de l’École Normale de Musique de Paris, l’événement s’inscrit dans une histoire plus ancienne, comme l’a rappelé Stéphane Audard, directeur pédagogique du cursus, lors d’une conférence d’ouverture : la salle résonnait déjà des accents du Quintette du Hot Club de France il y a près d’un siècle.
C’est donc à la fois une inauguration et un retour que célébrait ce festival, conçu comme une vitrine d’excellence et un laboratoire pédagogique. Autour de figures majeures du jazz contemporain, investies dans l’enseignement (Claudia Solal, Yaron Herman, Bojan Z, Émile Parisien, Gautier Garrigue…), le projet affirme une ambition claire : conjuguer haut niveau artistique, ouverture internationale et préparation concrète à la scène.

- Benjamin Moussay & Claudia Solal © Maxim François
La première soirée, le 28 avril, était placée sous le signe du duo avec piano, déclinant trois propositions aux esthétiques contrastées mais portées par des complicités anciennes. Claudia Solal (voix) et Benjamin Moussay (piano) ont ouvert le bal avec Punk Moon, album paru en 2025, fruit de plus de vingt ans de collaboration. Leur univers, à la croisée d’une pop spectrale et de textures électroniques, repose sur un travail sonore fin où le piano préparé et les traitements en temps réel prolongent et transforment la voix à l’instar des processus physiques qui inspirent certains titres (Helium Balloon, Oxidation…). La performance vocale de Solal impressionne particulièrement, culminant dans “Slow War” avec des envolées aiguës d’une grande maîtrise.
Le duo formé par Bojan Z (piano) et Julien Lourau (saxophones soprano, ténor) prolongeait la soirée dans une veine plus ancrée dans le groove et les mélodies des Balkans. Compagnons de route de longue date, les deux musiciens convoquent un répertoire aux origines multiples. Peu importe, au fond, la provenance exacte des thèmes – que Bojan Z s’amuse à brouiller en évoquant un hypothétique folklore « roumgrois », l’essentiel réside dans l’énergie du jeu et la connivence scénique.

- Bojan Z & Julien Lourau © Izabela Olejniczak
Dans une salle comble et particulièrement réceptive – une constante du festival – leur générosité espiègle prolonge l’esprit de transmission déjà à l’œuvre lors de la masterclass donnée par le pianiste l’après-midi même.
Changement de perspective avec Joe Sanders (contrebasse) et Rob Clearfield (piano), dont le duo, plus expérimental, faisait entendre une autre tradition du jazz contemporain, venue d’outre-Atlantique. Présenté comme une « conversation », leur échange musical improvisé repose sur une écoute mutuelle d’une grande finesse : motifs esquissés à la contrebasse, prolongés ou infléchis par le piano, construction progressive de formes ouvertes mais toujours cohérentes. Sans céder à la facilité, cette exploration maintient une attention constante dans la salle, captivée par la fluidité et l’intelligence du dialogue.
La deuxième soirée du festival s’est ouverte avec le trio de David Linx (voix) accompagné de Hermon Mehari à la trompette et de Leonardo Montana au piano. Le programme proposait plusieurs compositions très intéressantes qui laissaient de l’espace aux trois musiciens, et pas seulement au chanteur. Les moments les plus marquants furent un choro que Linx a écrit pendant le confinement, dans lequel Montana a accompagné d’une manière évoquant Egberto Gismonti, puis une composition de ce dernier, “Memória e Fado”, interprétée dans un beau portugais et avec une rare beauté.

- Yaron Herman & Émile Parisien © Maxim François
Nous avons ensuite entendu le duo très impressionniste du saxophoniste Émile Parisien et du pianiste Yaron Herman. Il est intéressant de constater comment Parisien est en train de s’éloigner d’un style plus proche de Wayne Shorter, qui marquait ses débuts, pour aller vers une approche plus introspective et lyrique, proche de John Surman et Steve Lacy. La couleur orientaliste du concert, avec notamment une reprise d’Anouar Brahem, a accentué cette évolution du musicien.
Pour conclure, nous avons entendu le quintette dirigé par le batteur Gautier Garrigue, avec Ben van Gelder (saxophone alto), Nelson Veras (guitare), Sylvain Romano (contrebasse) et Yaron Herman (piano), qui a terminé la soirée avec une suite toute neuve composée par Garrigue. Malgré les solos intéressants de Veras, un peu plus de répétitions aurait aidé à rendre toute la précision expressive demandée par cette composition. Finalement, ce fut tout de même une belle soirée dans cette salle accueillante pour ce nouveau festival.
Et ce n’est que le (nouveau) début du jazz à Cortot : parmi les perspectives proches, le Festival Piano Solo Jazz en décembre avec des têtes d’affiche internationales (Brad Mehldau, Gonzalo Rubalcaba, Fred Hersch) où la transmission se mêlera de nouveau à la prestation, avec des masterclasses prévues avant les concerts.
