Burghausen Jazz sous le signe de Miles 🇩🇪
En Bavière le Burghausen International Jazz Week a attiré un public fidèle pour sa 55e édition.
B’Jazz Burghausen © Andrea Weyerer
Depuis 1970, les plus grands noms du jazz ont fait connaissance avec la cité médiévale de Burghausen. Située entre la rivière Salzach et le lac Wöhrsee, la ville est dominée par la plus longue forteresse d’Allemagne révélant ainsi un cadre idyllique et accueillant. Depuis 1984, les concerts ont pris place à l’extérieur de la vieille ville dans la salle Wackerhalle, le public venant constamment plus nombreux. Cette édition a célébré le centenaire de la naissance de Miles Davis et deux formations très différentes musicalement se sont succédé afin d’honorer sa mémoire. Mais la nouvelle génération n’est pas en reste, car depuis 2009 l’Europäischer Burghauser Nachwuchs-Jazzpreis met à l’honneur des groupes de musicien·nes émergent·es. Les festivités se prolongent le soir au Jazzkeller où une petite scène révèle de nouveaux talents. Pour accéder à ce lieu bondé, il faut longer une rue dénommée Street Of Fame où quarante-quatre plaques sont incrustées dans le sol. Elles affichent les noms, signatures, dates de naissance et de décès de musicien·nes légendaires invité·es dans les précédentes éditions festivalières. Preuve de la clairvoyance qu’eurent Helmut Viertl et Joe Viera, à l’origine de la création de ce festival devenu désormais un évènement incontournable.

- Renner Trio © Andrea Weyerer
Percusiano, Böe, Phemo Quartet, Renner et Know material, ces cinq formations furent sélectionnées pour l’Europäischer Burghauser Nachwuchs-Jazzpreis.
Le finaliste se produit en première partie du Mike Stern Band. C’est le trio Renner composé de Moritz Renner au trombone, Valentin Renner à la batterie et de la contrebassiste Tabea Kind qui est sélectionné.
Nous sommes dans le pays qui révéla Albert Mangelsdorff et Günter Christmann, leur descendance s’incarne ce soir avec ce jeune tromboniste qui n’a eu de cesse de privilégier la recherche sur les timbres et la dynamique sonore. Sa faculté à passer rapidement d’un univers à l’autre permet à la musique de se régénérer sans cesse. Son frère Valentin procure une assise rythmique chaleureuse dans la lignée d’Ed Blackwell permettant ainsi à la contrebassiste de s’engager dans des solos créatifs. Moritz Renner met en valeur sa parfaite maitrise de la sourdine au trombone, avec des intonations semblables à celles de Roswell Rudd.

- Mike Stern © Andrea Weyerer
C’est tout d’abord un style inimitable qui caractérise Mike Stern, la marque des grands maîtres. Remis d’une mauvaise chute en 2016 qui lui sectionna un tendon, sa main droite en porte encore des stigmates. Stern fait preuve d’une grande détermination pour revenir au premier plan, sa prestation à Burghausen restera dans les annales.
Ses collègues guitaristes ont depuis longtemps adopté des postures exclusives, John Scofield continue de développer son jeu instrumental inspiré par le blues et Bill Frisell investigue l’histoire de la country western. Mike Stern n’a eu de cesse d’approfondir ses recherches expérimentales sans trop dévier de son phrasé original imprégné de rock électrique. Mais son originalité actuelle tient aux couleurs chatoyantes dues à la présence du n’goni pratiqué magistralement par son épouse Leni Stern. C’est à elle que revient le privilège d’ouvrir le concert avec son instrument africain électrifié. Un constat s’impose, aucune débauche de décibels ni de complexités techniques issues d’un jazz-rock sirupeux ne seront à déplorer, seule la fluidité va irradier ce concert. Mike Stern a un jeu fin et clair sans démonstration pyrotechnique.
On prend subitement conscience qu’en face de nous ce guitariste de soixante-treize ans aux allures d’éternel adolescent ne cesse d’inspirer de nouvelles générations. Les rappels sont consacrés à une reprise incendiaire de Jimi Hendrix et la composition emblématique « Jean Pierre » qu’il partagea sur scène de nombreuses fois aux côtés de Miles Davis.
La valeur n’attend pas le nombre des années et le public unanime a longuement ovationné cette jeune pianiste enthousiaste.
Changement radical d’ambiance avec le projet Blue Moods : Miles In The Golden Hours mené par le trompettiste Theo Crocker. Dès les premières notes, on devine que cet hommage sera fidèle au pied et à la lettre aux compositions de Miles qui ont fait l’histoire des années soixante. Une sélection de titres extraits de Kind of Blue, Walkin’, Round About Midnight et Milestones sont revisités par le sextet. Cette succession de morceaux devenus intemporels est ici calibrée, policée et ne comporte aucune surprise. La virtuosité des musiciens est mise au service de réinterprétations qui s’inscrivent dans une mouvance que l’on associe habituellement à la musique classique. Miles Davis vivait avec son temps et il n’était pas tendre avec les fans ou les journalistes qui l’incitaient à rejouer des morceaux de ses périodes passées, on le comprend aisément, le revivalisme n’a jamais fait avancer le jazz.

- Shuteen Erdenebaatar © Frank Rasimowitz
Originaire d’Oulan-Bator, Shuteen Erdenebaatar a captivé l’auditoire du club de jazz de Burghausen. Elle a essaimé un discours original parsemé de cellules rythmiques qui ne laissent aucun répit aux membres de son trio, le contrebassiste Nils Kugelmann et le batteur Sebastian Wolfgruber. Les compositions les plus dynamiques sont souvent imprégnées de blues contagieux et font immanquablement penser à Herbie Nichols. Après un premier album instrumental enregistré en Mongolie en 2017, cette musicienne s’est installée à Munich et se produit régulièrement avec la jeune génération allemande. La valeur n’attend pas le nombre des années et le public unanime a longuement ovationné cette jeune pianiste enthousiaste.

- Wolfgang Haffner © Andrea Weyerer
Acclamé dès qu’il s’est installé derrière sa batterie, Wolfgang Haffner bénéficie d’une grande popularité en Allemagne. Sa participation au groupe Old Friends avec Manfred Schoof, Albert Mangelsdorff, Wolfgang Dauner, Klaus Doldinger et Eberhard Weber ne l’a pas enfermé uniquement dans le jazz, il est surtout connu comme un batteur spécialisé dans le funk. C’est ce style musical qui a prévalu ce soir avec son All Star Celebration et les meilleurs moments furent ceux où il se produisit en trio avec le claviériste Simon Oslender et le bassiste Thomas Stieger comme en témoigna la composition « Leo ».
L’entrée en scène de la chanteuse Viktoria Tolstoy qui interpréta avec conviction « I Should Run » suivi d’un fastidieux « Calling You » laissa une impression mitigée. Cela n’empêcha pas Haffner visiblement heureux d’avoir organisé cette formule hétéroclite de faire se succéder les musicien·nes pour le meilleur et pour le pire.
Soliste talentueux au sein des prestigieux SWR Big Band et WDR Big Band, le jeune saxophoniste Jakob Manz - qui n’était pas prévu au programme - improvisa avec générosité et le niveau musical est monté d’un cran avec l’arrivée de Nils Landgren, toujours impérial au trombone. Son instrument d’un rouge clinquant ne doit pas occulter le lyrisme de ce musicien qui ce soir a fait preuve d’inventivité dans « Silent Way » et « Joe’s Moon Blues ». L’expressivité confondante du tromboniste trouva un écho favorable avec le jeu puissant de Wolfgang Haffner rappelant leur passion commune pour le funk.
Durant la semaine d’autres concerts ont suivi ces prestations contrastées dont une soirée consacrée au blues comme le veut la tradition de ce festival accueillant et très diversifié.
