Chronique

Carrier / Lambert / Edwards

Elements

François Carrier (as, htb), John Edwards (b), Michel Lambert (dms)

Label / Distribution : FMR Records

S’il y a quelque chose d’absolument fascinant dans la paire François Carrier et Michel Lambert, c’est leur capacité à se projeter toujours et encore dans la fraîcheur et la nouveauté. Les deux Canadiens jouent ensemble depuis plus d’une décennie ; pourtant il arrive encore qu’ils se surprennent… et par osmose, nous de même. Après avoir rencontré le Russe Alexei Lapin, les voilà qui retournent vers une vieille connaissance, le contrebassiste John Edwards, qu’ils avaient croisé il y a quelques années avec Steve Beresford. Un joueur physique, rugueux, qui avait déjà donné du fil à retordre à Lambert derrière ses fûts. Dans cet Elements, encore une fois paru sur le label FMR, c’est le Britannique qui porte le fer. « Elements » est un premier morceau long, qui frise la demi-heure, où l’archet vient cerner les frappes sèches du batteur, essentiellement destinées aux peaux. Mais Lambert n’est pas seul ; à l’alto, de son jeu pur et brut, son vieil ami vient ouvrir des brèches et souffler un vent de liberté.

La rencontre frontale est sans doute la nouvelle donne des aventures en trio des deux camarades. Il y avait avec le bassiste Rafal Mazur une sorte de fraternité, de galvanisation des forces. La rencontre avec Edwards, si elle est franchement amicale et pleine de joie, se fait plus turbulente et acrimonieuse. Cela se traduit notamment, dans le long et bien nommé « Wilderness » par un mouvement perpétuel et brutal, un peu comme dans une mêlée. Même si Carrier se fait lyrique alors qu’Edwards est passé aux pizzicati, il n’y a pas à proprement parler de tentation soliste. Et ceci même lorsque le multianchiste se saisit de son hautbois chinois, comme pour passer le relais à un batteur devenu presque taciturne. Tout est extrêmement dense et imbriqué ; en témoigne le jeu souterrain de Lambert qui vient canaliser la contrebasse et emmagasiner une puissance qui explosera plus tard. Le fruit d’une tension permanente.

Il ne faut cependant pas imaginer que le disque est exempt de finesse. Même si le moindre temps faible est exploité pour faire jaillir une chaleur qui peut s’apparenter à un éclat de rire (après tout, un des trois morceaux se nomme « Roar of Joy » !). Malgré une opposition franche, ce disque enregistré à Londres en 2016 est certainement le plus complice de Carrier et Lambert. Un moment jubilatoire et énergique.