Chronique

Fie Schouten

Open space

Fie Schouten (cl), Vincent Courtois (cello), Sofia Borges (d), Pierre Baux (voc)

Label / Distribution : Relative Pitch

Après avoir interrogé les interactions entre la musique et L’Atlas des îles perdues de Judith Schalansky, la clarinettiste néerlandaise Fie Schouten se confronte cette fois à Espèces d’espaces de Georges Perec. Toujours accompagnée de Vincent Courtois au violoncelle et, cette fois-ci, de la batteuse portugaise Sofia Borges, leur geste entièrement improvisé peut se voir comme une projection sonore de la prose de l’écrivain qu’interprète le comédien Pierre Baux.

Dans un dialogue entre le souffle de la clarinette et les cordes frottées du violoncelle, les musiciens prennent le temps de construire un échange. En musique, le temps est aussi de la distance, ils ouvrent ainsi des dimensions comme autant de lignes qui vont créer superpositions et frottements, quelques temps suspendus aussi, puis des accélérations soudaines qui soulignent le propos. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à le chahuter ou à lui donner un nouvel éclat grâce à une batterie qui le colore ou le bouscule et ajoute une tension supplémentaire à la matérialité du texte, la voix chaude du comédien attirant, en effet, toutes les attentions.

Pourtant, si le texte semble accaparer principalement le devant de la scène, donnant à réfléchir sur la perception que chacun entretient avec l’espace (Perec écrit : « Je mets un tableau sur un mur, ensuite j’oublie qu’il y a un mur puis j’oublie le mur. Je ne sais plus ce qu’il y a derrière ce mur, je ne sais plus que dans mon appartement il y a des murs et que si il n’y avait pas de murs, il n’y aurait pas d’appartement »), les musiciens parviennent à créer une dynamique nouvelle : ils habillent le sens. Sans le détourner, ils le renforcent et obligent à recevoir les mots du comédien avec plus d’acuité encore.

L’improvisation délimite ainsi un milieu autonome inscrit dans le vivant du moment qui met un écrit, par définition figé, en vibration. De ce croisement complexe où le dit se révèle, naît une forme transdisciplinaire, intellectuelle et sensible : une projection sonore et une projection mentale : une espèce d’espace entre deux zones.

par Nicolas Dourlhès // Publié le 17 mai 2026
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