Jazzkaar voit la vie en rose 🇪🇪
Ouverture du plus important festival des pays de la Baltique
© Rene Jakobson
Jazzkaar avait comme slogan cette année : « Jazz On Punk ! » et une très belle ligne artistique rose et noire pour le promouvoir.
La vieille ville de Tallinn est toujours aussi belle à voir, sur son promontoire rocheux, entourée de murailles et tours intactes. Et une fois les petites rues médiévales parcourues, il est temps d’aller rejoindre l’ancienne zone industrielle derrière la gare, transformée en cité créative de Telliskivi, ses ateliers d’artistes, ses bars, restaurants, salles de concerts, brasseries, etc.

- Tõnu Naissoo © Sven Tupits
L’avant-festival est une soirée unique, avec un concert, une coupe de vin pétillant et la visite d’une exposition. C’est au rez-de-chaussée du complexe Fotografiska que la scène du festival est installée. Elle servira tout le long : le lieu fait partie intégrante du quartier général du festival. Fotografiska est un ensemble assez spécial, qui regroupe un bar avec la scène, un espace boutique arty, trois niveaux d’exposition de photographie et un grand restaurant, bar, terrasse sur le toit, en face de la vieille ville de Tallinn. Vue imprenable, mélange d’art visuel, musical et gustatif : bienvenue à Jazzkaar.
Le concert d’ouverture, donc, était un hommage au groupe britannique U2, dont la photo de l’album The Joshua Tree, signée Anton Corbijn, fait partie de l’exposition consacrée à ce photographe, à l’étage. C’est donc cet album et les titres de U2 qui vont être passés à la sauce jazz fusion par le groupe du pianiste Tõnu Naissoo, l’un des piliers du jazz estonien. Avec quelques incursions funky qui rappellent The Headhunters d’un côté, de l’électronique carrée qui évoque Kraftwerk et beaucoup d’effets de fusion, on se laisse porter par la bonne ambiance et l’atmosphère conviviale (même si l’on ne pipe mot des discours en estonien mais les gens, invités et sur leur trente-et-un, rigolent !). Ensuite, une visite de l’exposition permet de prendre conscience du travail fantastique d’Anton Corbijn, qui a photographié le bottin mondain du rock et du cinéma.
Le lendemain, c’est l’ouverture officielle du festival dans la grande salle de Von Krahl. Les deux établissements voisins, Von Krahl et Fotografiska, sont habilement reliés par une structure vitrée qui permet de passer de l’un à l’autre en restant à l’abri. Ce grand barnum abrite aussi l’accueil, les disquaires et un coin café. Très utile quand soudain, fin avril, une tempête de neige s’invite quelques minutes au festival.

- Lady Sapiens © Sven Tupits
Le premier concert ne commence pas avant une série de discours : direction du festival, ministre de la Culture et autres personnalités politiques estoniennes. On remarque très vite que l’ensemble du personnel du festival, direction, communication, production, etc. ainsi que le personnel politique sont des femmes. C’est une tendance en Europe, peu suivie en France… De plus, les Estonian Jazz Awards qui sont remis lors de Jazzkaar ont été remportés par 4 musiciennes sur les 5 prix : Maria Faust, Mingo Rajandi, Rahel Talts et Ivi Rausi-Haavasalu.
D’ailleurs, le groupe qui ouvre ce festival, c’est Lady Sapiens, un ensemble de quatre musiciennes, justement emmenée par la contrebassiste Mingo Rajandi (le groupe jouait dans une configuration différente de celle du concert de Gand). Il s’agit d’un quatuor à cordes inversé : un alto, un violoncelle et deux contrebasses. Toutes donnent de la voix et l’altiste a un set électronique qui structure le projet. On entre alors dans un programme de musique originale et répétitive, avec pas mal d’humour et de belles couleurs. Les contrebasses sont souvent découplées, Rajandi en pizzicati et Regina Udod à l’archet. La jeune Belge Eugénie Defraigne s’impose au violoncelle avec un touché précis et une texture irisée et la combinaison rythmique avec les effets électroniques apporte une couleur nécessaire, moins boisée, moins sèche. Lady Sapiens déroule ce programme qu’on peut qualifier de Folk Futuriste Frottée. Voilà plusieurs années que Mingo Rajandi propose des musiques étonnantes et personnelles et s’impose aussi bien en Estonie qu’ailleurs en Europe.

- Robinson Khoury trio © Anneli Ivaste
Ensuite le trio du tromboniste Robinson Khoury, Mÿa, se produit devant un public compact, dans une lumière tamisée, entre chaleur moite et parfums d’ailleurs. La trame du concert est assez fixe, les morceaux s’enchainent avec fluidité et, comme à chaque fois, le tromboniste brille par son aisance technique et ses artéfacts électro-acoustiques. C’est encore une fois un beau succès pour ces mélodies modales et ces rythmes impairs mâtinés de boucles répétitives.
Les deux concerts suivants proposaient des esthétiques résolument rock et hip-hop. On peut objecter que le quartet du guitariste Erki Pärnoja, une célébrité dans le domaine de la musique instrumentale estonienne, joue un jazz-rock bien trempé. En tout cas, il a rempli la grande salle d’un public conquis par avance. Tout comme le batteur Henri Paul Pukk qui rend un hommage au producteur hip-hop J Dilla avec un concert où s’imbriquent quartet instrumental, DJ et rappeurs. Le genre de mélange n’est pas nouveau mais il fonctionne toujours auprès du jeune public qui est en force ce soir-là.

- Pukk brings Dilla © Kaisa Keizars-Aron
La journée du dimanche est traditionnellement dévolue aux concerts gratuits. Il s’agit d’une quinzaine de propositions dans différents lieux (bar, restaurants, salles de concerts) répartis dans la cité créative Telliskivi, où se déroule le festival. Les propositions sont variées, concernent beaucoup de groupes et d’ensembles d’écoles de musique. Les parents, les ami·es sont dans le public, c’est très animé. Il est difficile de faire le tri entre des groupes très scolaires et des ensembles un peu plus sérieux mais aux propositions assez banales. Conseillé par plusieurs personnes ici, le groupe Antonio Tensuro a effectivement ce petit truc en plus qui le fait sortir du lot. Le batteur leader présente une musique basée sur le groove et le rock progressif, un mélange entre les premiers Pink Floyd et les tourneries de Y-Otis. Le groupe joue en cohésion, avec un son d’ensemble crédible et solide, une belle découverte.

- Le QG du festival © Sven Tupits
Le soir dans la grande salle de Von Krahl, un double plateau conclut la longue journée de musique. Pour le coup, la direction artistique du festival ne craint pas d’appuyer les contrastes, puisqu’on passe du duo de Bill Frisell & Eyvind Kang au quintet d’Antonio Lizana. Si le premier convoque la précision, la concentration et l’introspection avec ce duo guitare-violon alto, il pêche néanmoins par excès d’égotisme. Penchés sur leurs partitions, enfermés dans un bulle musicale tendue et fragile, les deux musiciens – bien que de très haut niveau – sont restés bien seuls sur scène, coupé du monde. A l’inverse, le mélange jazz-flamenco (hautement inflammable, ne faites pas ça chez vous) du saxophoniste Antonio Lizana provoque une légère indigestion par abus d’effets de manches (le danseur de flamenco se caricaturant en permanence), d’effets de style (les allers-retours entre le saxophone et le cante ponctués de Olé ! superflus) et avant tout une absence totale de surprise : le concert est rôdé à la minute près. Il y a dans le flamenco une pureté qui supporte mal les mélanges. Ou alors, avec d’infimes précautions comme dans le chef-d’œuvre Lágrimas negras de Bebo Valdés et Diego el Cigala.
Le festival poursuit cette 37e édition jusqu’au 2 mai, avec presque 40 concerts dont Kneebody, Kadri Voorand, Kirke Karja, Moses Yoofee, Donny McCaslin et une multitude de petits formats, concerts à la maison, discussions, projets en ville, etc. Au total, ce sont près de 26800 spectateur·trices qui sont venu·es écouter des concerts, un vrai succès populaire qui fait de ce festival le plus important de l’aire baltique.

