Scènes

Les soirées Tricot à Orléans

Carte blanche au Tricollectif à la Scène nationale d’Orléans, février 2015.


Photo : Jeff Grossin

Un festival de jazz et de musiques improvisées à Orléans, en 2015 ? Oui, mais on ne parle pas du même. Il y a l’Orléans Jazz, supprimé par la Mairie en 2014. Et les soirées Tricot, dont la première édition vient de se tenir.

On m’a dit qu’un runner m’attendrait à la gare pour m’emmener à l’hôtel puis à la salle, histoire de me faciliter la vie. Un privilège. En fait de runner, c’est le pianiste Roberto Negro qui m’attend, en compagnie de Louis Sclavis. On a vu pire équipage.

L’anecdote résume l’esprit de ces soirées Tricot à Orléans. Un festival qui ne dit pas son nom, organisé collectivement par le Tricollectif, une bande de jeunes musiciens simples et généreux, débrouillards, adeptes du système D, de l’autogestion.

Un festival de jazz et de musiques improvisées à Orléans, en 2015 ?
Oui, mais on ne parle pas du même. Il y a l’Orléans Jazz, supprimé par la Mairie en 2014. Et les soirées Tricot, dont la première édition vient de se tenir.

C’est après avoir assisté aux soirées Tricot de la Générale, à Paris, que le directeur du Théâtre d’Orléans leur propose une carte blanche de trois jours, avec le budget en conséquence. Refaire, à domicile et en grand, ce qui caractérise ce type d’événement artistique. Et le lieu s’y prête. Quatre salles, un hall immense, une mezzanine sont ainsi investis par le collectif : canapés, tables de ping-pong et baby-foot, buffet bio, bar, espace restauration… le théâtre se transforme en agora festivalière. L’esprit reste le même : décontraction, détente et convivialité au service d’une musique inventive et festive.

Pour passer d’un fonctionnement bénévole et autogéré à l’organisation institutionnelle d’une Scène nationale, il faut franchir quelques obstacles techniques et administratifs. Les membres du Tricollectif ont donc sérieusement travaillé les aspects contractuels et financiers, se sont transformés en chargés de production et en administrateurs. Comme la plupart des musiciens de jazz d’aujourd’hui, ils doivent savoir tout faire.


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Bart Maris. Photo Jeff Humbert

Les trois jours de ce très dense festival s’articulent selon plusieurs thématiques : une installation permanente, une série de petites rencontres, des concerts avec invités et trois grandes formes orchestrales.

Dans la petite salle Le Kid, le trompettiste Bart Maris a investi l’espace avec une installation auditive étonnante, comme un hommage au travail de Terry Riley. Des dizaines de lecteurs de bandes magnétiques sont agencés de sorte que ces dernières circulent de l’un à l’autre, traversant la salle grâce à des systèmes de poulies. Les sons s’entrechoquent et se superposent, les bandes défilent et se croisent. Ce fond sonore grouillant et chuintant est laissé là, en friche. Par moments, entre les autres concerts, Maris improvise à la trompette, en interaction avec les boucles en mouvement. C’est impressionnant.

Des rencontres improvisées en duo ponctuent les trois jours. Dans la salle Vitez, la scène et l’espace public ne font qu’un : des chaises longues disposées en cercle autour des musiciens accueillent les auditeurs. La bulle ainsi créée permet à la musique d’Alexandra Grimal et de Stevan Kovacs-Tickmayer d’éclore, toute en finesse et en intimité. On y retrouve ce qu’on aime chez la saxophoniste, et plus encore puisqu’elle chante d’une voix qui lui ressemble : frêle et pure, prolongement de l’instrument. Quant au concert du samedi à minuit, qui voit se rencontrer des musiciens lillois (Wige) et le duo Biardeau-Ceccaldi (Durio Zibethinus) pour une transe acoustique, il est propice à un lâcher-prise que la position semi-allongée sur la chaise longue ne fait que renforcer.

Plus tôt, le duo Gabriel Lemaire / Yves Arques se produisait pour la sortie de son disque (salle Barrault). Le son y est excellent et le piano préparé sonne parfaitement, tout comme les chuchotements des saxophones. Une musique délicate et aérienne qui se nourrit de souffle et de bruissements plus que de notes et de mélodies. Celles-ci trouvent plutôt leur porte-parole au concert suivant : La Scala (Roberto Negro au piano, Théo Ceccaldi à l’alto, Valentin Ceccaldi au violoncelle et Adrien Chennebault à la batterie) invite Louis Sclavis aux clarinettes. On a déjà dit tout le bien qu’on pense de ce groupe et de son disque, et cette formule augmentée ne dépareille pas. Les arrangements et compositions de Negro et des Ceccaldi sont ciselés, Sclavis se sent à l’aise et la dernière suite, un peu funèbre et hypnotique, résonne encore bien après le concert.

La veille, Marcel et Solange (Gabriel Lemaire, Valentin Ceccaldi, Florian Satche) célébrait la sortie du disque Tomate et parapluie avec Samuel Blaser dans une performance de la même veine : inspirée, délicate sans être maniérée, joueuse et poétique.

Et puis il y a les trois chefs-d’œuvre.

Le Tricollectif rassemble une bonne douzaine de musiciens qui forment autant de groupes différents et s’assemblent en grande formation pour des projets d’envergure. Ce festival est l’occasion unique de présenter trois programmes pour orchestre en trois jours. Un luxe plutôt rare que la Scène nationale d’Orléans a rendu possible.
Ce qui ressort de ces trois créations, c’est leur construction cinématographique. Ce sont des concerts conçus comme des films. Un genre, des acteurs, un décor, une histoire, une ambiance pour chacune des « projections ».


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Jericho Sinfonia. Photo Jeff Grossin

Le vendredi soir, le saxophoniste Christophe Monniot, compositeur d’une œuvre ambitieuse, a vu sa Jericho Sinfonia éclater pour la première fois sur scène. Épique, dans la veine du gigantisme des Dix commandements, cette suite dense, très écrite, compacte, traite explicitement de la muraille de Jéricho, des murs, de la résonance propre, des ondes, des déflagrations… Des extraits de dialogues parlés sont diffusés sur scène et le verbe est intégré à la musique. Double batterie, sept soufflants : quand ça sonne, les murs tremblent. L’équilibre est solide entre les parties de tutti écrites et foisonnantes et les ruptures narratives, les solos, les voix. Un beau programme qui pose de bonnes questions, mais une musique qui mériterait plus d’air, car on en sort groggy.

Le dimanche soir, le collectif au complet invite l’artiste André Robillard pour une création signée Valentin Ceccaldi : Atomic Spoutnik, film de science-fiction décalé où 2001, l’Odyssée de l’espace rencontre Metropolis. On remarque au fil des concerts que, sous ses faux airs de garçon discret caché derrière ses lunettes, Valentin Ceccaldi est un compositeur et arrangeur de très haute volée qui marque de son empreinte sensible tous les groupes dans lesquels il joue. C’est dit. Atomic Spoutnik est un voyage onirique et dadaïste à la poursuite d’une comète, en compagnie du célèbre André Robillard, dans lequel l’orchestre du Tricolletif s’embarque pour une heure de spectacle inattendu et improbable. La lumière et la vidéo (projetée en fond de scène) en sont des éléments indissociables. On y voit Robillard en Popeye lunaire se promener sur la plage, tandis que lui-même est sur scène, exécutant sa partition avec une tendre maladresse : déclamer, jouer de la guitare électrique, s’asseoir et fumer, être là. À cette occasion, l’orchestration s’électrifie plus que d’habitude - on est censé être dans l’espace, il faut des sons en conséquence : claviers, korg, batterie électronique, horizoncelle, effets de distorsion sont mis au service de cette histoire. La conquête de l’espace est un succès, le plateau est entièrement occupé et les séquences musicales alternent entre binaire énervé et minimalisme dansant. Par moments flotte la vague impression que le Petit Prince, devenu vieux, a rejoint l’orchestre de Sun Ra…

Et puis il y a Lucienne.

Le samedi soir, le Grand Orchestre du Tricot rend hommage à la chanteuse Lucienne Boyer devant plus de 900 personnes. C’est le film familial français, un savant mélange de La grande vadrouille et du Grand amour. Sans conteste, le moment le plus fantastique du festival. Cet hommage est propulsé par un orchestre en très grande forme. La grande salle Touchard est pleine à craquer, car l’association O’Jazz, qui organise ici les Samedis du jazz, a été intelligemment associée au festival et a intégré ce concert dans la programmation.


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Hommage à Lucienne Boyer. Photo : Jeff Grossin

Qu’on connaisse ou pas Lucienne Boyer – même si « Parlez moi d’amour » a probablement résisté à l’oubli – on en sort ravi et ému. L’émotion naît de la justesse et la tendresse du propos et des arrangements. Le choix des titres et leur mise en scène racontent une belle histoire d’amour. Théo Ceccaldi, en Pierre Etaix chanteur de charme italien (savourez le mélange osé) donne un moment la réplique à la chanteuse Angela Flahault pour un duo mémorable. Cette dernière, rompue à tous les styles mais qui vient plutôt du rock, tient le rôle d’un bout à l’autre du spectacle. Elle est la colonne vertébrale du projet. Elle joue tous les personnages des chansons qui, souvent blessés par la vie, manifestent pourtant un indéfectible optimisme face à l’inéluctable. L’orchestre est un décor à lui tout seul, tantôt une ville grouillante de monde, tantôt une petite soupente d’artiste, une gare, un dancing. La musique se fait architecture et les spectateurs, figurants d’un long métrage fantastique.

Et pourtant, c’est seulement la deuxième fois que le collectif joue ce répertoire. Étonnant ! Il faut dire qu’il réunit tous les éléments du succès. Un orchestre de jazz contemporain qui remplit une salle de mille places et déclenche une standing ovation… Avis aux programmateurs, si vous passez à côté de ce concert, changez de métier !