Scènes

Nancy Jazz Pulsations 2011 - Acte II

Le premier volet de nos chroniques soulignait quelques temps forts de Nancy Jazz Pulsations 2011. Dans ce second épisode se côtoient des musiciens escortés d’une légende qui peut soit engendrer la déception, soit élever la musique vers des sphères méditatives alors que d’autres font parler la lumière propre ou, au contraire, paraissent un peu désuets, voire incongrus.


Dans ce deuxième épisode, on voit se côtoyer des musiciens escortés d’une légende qui peut soit engendrer la déception (Billy Cobham), soit élever la musique vers des sphères méditatives (Charles Lloyd), alors que d’autres vont faire parler leur lumière propre (Stéphane Belmondo, Manuel Rocheman, Mulatu Astatke). D’autres enfin paraissent un peu désuets (China Moses), voire totalement incongrus (Raphael Gualazzi). Mais en définitive, dix jours de de bonnes vibrations à haute dose.

China Moses – Théâtre de la Manufacture – Mardi 11 octobre 2011

China Moses (chant), Raphaël Lemonnier (piano), Fabien Marcoz (contrebasse), Jean-Pierre Derouard (batterie).

Temporairement échappée du Grand Journal de Canal+, China Moses vient partager sa passion pour les women in blues, et plus particulièrement Dinah Washington, à qui elle a consacré un disque en 2009 : This One’s For Dinah. Epaulée par un trio professionnel rompu à un exercice de facture très classique, elle endosse le rôle de meneuse de revue, émaillant son répertoire d’anecdotes qui se veulent humoristiques. Dinah Washington est au cœur de la soirée, parmi d’autres chanteuses, que ces dernières l’aient influencée ou qu’elles s’en réclament : Bessie Smith, Esther Phillips ou Mamie Smith par exemple. On feuillette avec China Moses un album dont les photos un peu jaunies nous persuadent, à tort certainement, que le temps s’est arrêté. Ce spectacle un brin suranné, d’un esprit presque music hall, ne réserve guère de surprises : tout est en place, les musiciens semblent un peu cachés derrière les stéréotypes qu’ils mettent en scène avec une application dénuée d’émotion. Le public aime, sans doute parce qu’il reconnaît ce qu’il avait envie d’entendre. Un peu comme on mâcherait un chewing-gum dont le goût s’évanouirait très vite.


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Manuel Rocheman © Jacky Joannès

Manuel Rocheman Trio - Théâtre de la Manufacture – Mardi 11 octobre 2011

Manuel Rocheman (piano), Mathias Allamane (contrebasse), Simon Goubert (batterie).

Rendez-vous lorrain réussi pour le pianiste, avec un répertoire directement issu de The Touch Of Your Lips, Tribute To Bill Evans, un disque émouvant et sensible qui surligne les qualités lumineuses de son jeu et son amour viscéral de la mélodie. Ce trio-ci est différent mais les qualités de la musique sont intactes : mieux, la présence de Simon Goubert, très charismatique, représente un puissant pôle d’attraction pour Rocheman et Allamane. Par ses propres compositions ou celles qu’il a sublimées (« B Minor Waltz », « We Will Meet Again », « The Touch Of Your Lips »), Bill Evans est bien sûr la source d’inspiration d’un concert qui met aussi en avant des thèmes originaux (« La Valse des Chipirons », « For Sandra » ou « Rhythm Changes ») puis rend hommage à un autre immense artiste, lui-même amoureux de la musique de Bill Evans, un certain Michel Petrucciani, avec « Lookin’ Up ». Ce thème splendide sera la conclusion irradiée du concert, où le trio, en équilibre suspendu, frôle la perfection. Cette belle unité fait souffler un vent de grâce dans une salle flambant neuve à l’acoustique irréprochable ; trois individualités, fortes et distinctes, qui renouvellent une fois de plus un art aussi éprouvé que difficile.

Chapiteau de la Pépinière Acte I – Mercredi 12 octobre 2011

Des places assises plus nombreuses, un réel soin apporté à la lumière, un son plutôt meilleur que d’habitude malgré quelques approximations… autant d’améliorations qu’il faut souligner. Le Chapiteau de la Pépinière, salle éphémère emblématique du Festival, évolue tranquillement, au rythme de la déambulation des spectateurs en quête de bière ou de cacahuètes grillées vendues à prix d’or ; toujours imprégné de cette ambiance historique bien particulière, on adore le détester ou on déteste l’adorer, selon l’humeur du moment.


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Chucho Valdés © Jacky Joannès

Il a beau être escorté de sa légende et des pages qu’il a ajoutées à l’histoire du jazz, on imagine volontiers Charles Lloyd heureux d’entendre ce trio haut de gamme dynamiter sa musique. Assurant une bonne partie du spectacle, Jason Moran au piano, Reuben Rogers à la contrebasse et Eric Harland à la batterie lui permettent de s’abandonner à sa musique sur son habituel mode introspectif, au ténor, à la flûte ou au tarogato. Cet artiste est libre, tout comme son jazz, qui sait s’affranchir de la mélodie pour oser des échappées plus aventureuses, mais toujours habitées. Le quartet communique peu avec le public, déroulant son histoire presque sans interruption dans une ambiance qui, reconnaissons-le, ne rend peut-être pas justice à son intensité méditative. Lloyd est un géant du jazz qui, de sa démarche hésitante, est venu nous inciter à regarder vers le haut.

Passons rapidement sur la prestation de Raphael Gualazzi même si la standing ovation que lui fait une partie du public a de quoi susciter la perplexité : c’est un ersatz insipide, mélange de Paolo Conte (les mauvais jours) et de Jamie Cullum au quotidien, revu et corrigé par un directeur artistique qui aurait fait ses classes dans la guimauve façon Nouvelle Star : ses gesticulations et martèlements frénétiques mettent en évidence la vacuité d’un propos convenu et une désagréable confusion entre énergie et séance de fitness. Mention spéciale à sa version de « Caravan », véritable massacre en règle qui achève de m’assommer. On comprend pourquoi ce pianiste a pu finir second au dernier Eurovision de la chanson. C’est là qu’est sa place, et nulle part ailleurs.

Fort heureusement, le cubain Chucho Valdés redresse la barre. Avec ce pianiste bardé de prix et de distinctions, c’est un torrent d’énergie qui se déverse sous les coups de boutoir des trois percussionnistes (les Afro-Cuban Messengers), un flot de musique généreuse bien servi par une paire trompette / saxophone jamais en mal d’inspiration. Valdés est aussi, à sa façon, un percussionniste, même si l’on ne saurait le cantonner au rôle de dynamiteur de touches qui a fait sa renommée : son propos est aussi émaillé d’incursions très mélodiques aux confins du jazz, qui ne sont pas sans rappeler Ravel, Debussy ou Stravinski et élargissant le spectre. Il est rejoint par la chanteuse Mayra Caridad Valdés le temps d’un « Bésame Mucho » ondulant et espiègle. « Zawinul’s Mambo », où l’on peut entendre une évocation de « Birdland » restera un des beaux moments du concert ; le groupe enchaîne avec un « Stella By Starlight », rendu méconnaissable par les assauts des fûts. Je ressors de cette prestation aux rouages bien huilés tout ragaillardi à l’idée de m’être glissé dans les pas de Chucho, malgré la bruine qui me rappelle que l’automne est arrivé.


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Mulatu Astatke © Jacky Joannès

Chapiteau de la Pépinière Acte II - Mercredi 12 octobre 2011

Le public est un peu clairsemé pour l’entrée en scène des Suédois de Tonbruket. Les deux premiers albums sur le label ACT (Dan Berglund’s Tonbruket et Dig It To The End) de ce quartet formé par Dan Berglund, contrebassiste du trio E.S.T. (dissous en 2008 après la disparition brutale de son leader, Esbjörn Svensson), sont de vraies réussites. Savant dosage d’influences catalysant jazz, échappées bruitistes et rock expérimental, les compositions, courtes et nerveuses, sont autant de scénarios urgents. Leur premier concert français me laisse pourtant un petit goût d’inachevé : les pièces qui s’enchaînent naturellement sur disque forment ici une succession plus raide, et les transitions un peu brutales manquent encore de spontanéité - cette spontanéité qui naît de l’expérience commune. Toutefois, les mille idées du quartet peuvent s’exprimer avec force (monumentale version de « Dig It To The End »), avec pour qualité première un son d’ensemble très original où la pedal steel guitar de Johan Lindström joue le premier rôle. Mais au moment où il impose enfin sa personnalité marquée, après une heure vite passée, Tonbruket doit céder la place à la suite du programme sans possibilité de rappel, alors que le public réclame. Un manque de fair play à souligner. Il faudrait donner une seconde chance à ces agitateurs singuliers qui le méritent bien.

Le vibraphoniste et percussionniste éthiopien Mulatu Astatke et sa formation haute en couleurs font forte impression. Huit musiciens pour une orchestration originale associant piano, trompette, saxophone, violoncelle, contrebasse, batterie et percussions, quelque part entre le monde bariolé de Sun Ra, les envolées mystiques de Pharoah Sanders et les luxuriances orchestrales d’un big band latinisé par Dizzy Gillespie. Très cinématographique, cette musique envoûtante, vibrante, zébrée de rebondissements à en perdre le souffle, évoque de vastes paysages ponctués par une rythmique implacable et foisonnante. Mention spéciale à Danny Keane, dont le violoncelle survolté sait trouver sa place avec une énergie libératrice dans un ensemble où chacun est poussé vers l’extrême. Jouant pour l’essentiel le répertoire de Mulatu Steps Ahead, Mulatu Astatke a offert au public l’un des moments les plus festifs de Nancy Jazz Pulsations 2011.


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Billy Cobham © Jacky Joannès

Peut-on quitter un concert de Billy Cobham en s’avouant déçu ? Oui si notre mémoire résonne des fulgurances spirituelles du Mahavishnu Orchestra dont John McLaughlin était l’âme et Cobham un des serviteurs les plus fervents. Soit une des pages majeures de l’histoire du jazz rock, avec Weather Report et Return To Forever, dans la lignée du Miles Davis électrique. Non si on connaît le parcours du batteur depuis cette époque fiévreuse. Car cette ère semble bien lointaine ; il ne reste plus, quarante ans après, qu’un ersatz mahavishnien, dont le récent Palindrome est un bon exemple. Cobham propose un jazz fusion dont la coloration sur scène, à grands renforts de claviers – mauvais substituts d’une section de cuivres –, est datée et formatée, frôlant le kitsch années 80. A son actif, soulignons une technique monumentale et une virtuosité souvent très démonstrative renforcées par une disposition centrale surélevée. Mais cette mise en scène ne suffit pas à masquer les lacunes de la démarche artistique, à l’exception de la reprise surpuissante de « Stratus », composé par Cobham juste après l’époque Mahavishnu sur son premier album Spectrum. Au bout d’un moment, même le long solo de batterie final suscite une pointe d’ennui. Pour se consoler, on pourra toujours écouter une belle réussite : Meeting Of The Spirits, enregistré en 2007 avec le HR Big Band dirigé par Colin Towns. Mahavishnu, quand tu nous tiens…

Stefano Bollani – Théâtre de la Manufacture – Vendredi 14 octobre 2011

Stefano Bollani (piano), Jesper Bodilsen (contrebasse), Morten Lund (batterie).


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Stefano Bollani © Jacky Joannès

Stefano Bollani reconnaît volontiers qu’il a la chance de pouvoir vivre de sa passion, et se fait un devoir de transmettre sa bonne humeur. Remercions-le, ainsi que ses deux complices danois, de réjouir un Théâtre plein à craquer à qui il offre une musique évoluant constamment sur le fil ténu de ses conversations élégantes et espiègles. Qu’il puise dans ses compositions originales ou qu’il aille chercher l’inspiration du côté de chez Antonio Carlos Jobim, Caetano Veloso ou… Michael Jackson (pour une irrésistible version chantée de « Billie Jean »), tout est prétexte à de savoureuses déambulations narratives démontrant un équilibre complice entre les musiciens. La paire danoise à l’allure faussement austère n’est pas la dernière à glisser ses facéties dans le jeu du pianiste taquin, allant jusqu’à mimer du bout des baguettes et d’un claquement de cordes une corrida où l’on ne sait qui joue le rôle du taureau et qui celui du matador. Bollani pratique le piano sous tous ses angles : assis, debout, accroupi, à genoux mais toujours dans le plaisir de l’invention. Mais attention : la légèreté des apparences ne dissimule jamais la justesse d’une union entre trois voix qui s’écoutent attentivement. Voilà un triangle parfaitement équilatéral : de quoi nous réconcilier avec la géométrie.

Stéphane Belmondo – Théâtre de la Manufacture – Vendredi 14 octobre 2011

Stéphane Belmondo (trompette, bugle, conques), Kirk Lightsey (piano), Sylvain Romano (contrebasse), Billy Hart (batterie).

Stéphane Belmondo aussi est un artiste heureux. The Same As It Never Was Before est le disque de l’épanouissement qu’il a pu faire aboutir en s’associant ses forces à deux papys flingueurs, véritables Who’s who à eux seuls de l’histoire du jazz américain : le pianiste Kirk Lightsey et le batteur Billy Hart. Sans oublier l’appui précieux de Sylvain Romano, compagnon de route que Belmondo considère comme « son autre frère en musique » et qui, du haut de sa trentaine, tutoie les deux maîtres du bout des cordes avec une rigoureuse rondeur. Un quartet de choc dans la pleine lumière de sa réussite et qui, à l’évidence, prend un énorme plaisir à jouer le répertoire de ce disque roboratif.
Ouvrant le concert avec « What’s New », dont la version d’Ella Fitzgerald remonte à la fin des années 30, Stéphane Belmondo creuse le sillon de The Same As… : « So We Are », « You And I », « Habiba », « Light Upon Rita » deviennent le terrain de jeu d’une joute amicale où les deux Américains, visiblement réjouis d’être au cœur de l’action, se taillent la part du lion ! Le plaisir distillé le disque est ici démultiplié par la force de frappe du quartet, qui s’expose à un public plus qu’enthousiaste. Pareillement entouré, Belmondo peut libérer son jeu volubile et virevoltant et toucher du doigt son rêves de toujours, à savoir être le principe actif d’une création vivante en constante prise de risque : la scène. Tout sourire, ses artificiers septuagénaires lui fournissent une occasion précieuse de vivre des instants intenses. Et nous en profitons.


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Louis Sclavis & Jacques Bonnafé © Jacky Joannès

Louis Sclavis et Jacques Bonnaffé - Théâtre de la Manufacture – Samedi 15 octobre 2011

Un final en bouquet de mots pour Nancy Jazz Pulsations, une conclusion où les phrases chahutées par la lecture trépidante de Jacques Bonnaffé viennent caresser, irriter, bousculer et chatouiller les sinuosités d’autres paroles, musicales celles-là, nées de l’imagination taquine de Louis Sclavis (clarinette basse, saxophone soprano et piano à pouces). Une heure sans le moindre répit où la tentation surréaliste d’une orange qu’on éponge vient fracasser son zeste sur la réalité morbide d’un jour d’octobre 1961 du côté du Pont de Neuilly version Papon, avant que les mots qui s’entrechoquent ne décident d’enfourcher leur bicyclette rouillée pour arpenter les routes du Tour de France au côté des vieux héros de Miroir Sprint : Pierre Brambilla (le visage sculpté à coups de marteau), Raymond Poulidor et sa poupoularité ou Lucien Aimar, roi de la descente. Jean-Pierre Verheggen, Antonin Artaud, Francis Ponge, Jacques Prévert, Ludovic Janvier, Antoine Blondin et bien d’autres agitateurs du verbe sont convoqués dans ce carrousel un peu étourdissant où les deux artistes se parlent, se poursuivent dans une course effrénée vers la vérité du non-sens. Musique des mots, mots mis en musique, exploit sportif aussi par le déferlement des textes, le duo Sclavis-Bonnaffé est un havre poétique qui stimule et réveille. Déconcertant ? Non, des concertextes !